Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Strasbourg montre les dessins et les gravures de la grande Käthe Kollwitz

L'artiste allemande (18467-1945) a créé un oeuvre dramatique, disant la misère des hommes et les douleurs des femmes. Elle n'avait jamais eu d'exposition en France.

L'un des nombreux autoportraits de Käthe, qui a très vite arboré ce masque tragique de femme vieillie.

Crédits: DR, Musée d'art moderne et contemporain, Strasbourg 2019.

C’est un grand nom, mais peu de gens savent ce qu’il recouvre. Il faut dire qu’il est difficile de découvrir les œuvres de Käthe Kollwitz(1867-1945), surtout hors d’Allemagne. L’artiste a certes un peu sculpté (1), mais elle n’a pas peint. Son œuvre reste donc presque exclusivement graphique. Des quantités de dessins. Une masse considérable de gravures. Autrement dit des pièces fragiles, craignant la lumière. Rien qui puisse se voir exposé de manière permanente. Aussi faut-il profiter de l’occasion qu’offre pour quelques semaines encore le Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, ville il est vrai très germanique. Il s’agit en plus d’un beau bâtiment récent, pourvu d’intéressantes collections en partie déposées par Beaubourg.

Mariée au docteur Kollwitz (elle a accompli toute sa carrière sous le nom conjugal), Käthe Schmidt est-elle au fait une artiste moderne? Il semble permis de se poser la question. Formée de manière académique à la fin du XIXe siècle, la femme n’a jamais développé l’ambition d’appartenir à l’une des avant-gardes qui se sont succédé entre 1890 et les années 1920. Pour elle, le problème esthétique de la modernité aurait semblé superficiel. Anecdotique. Presque choquant. Son art a toujours voulu développer une portée politique. La manifestation strasbourgeoise ne se voit pas sous-intitulée pour rien: «Je veux agir dans ce temps». Or l’action, l’action populaire s’entend, suppose un strict réalisme. On sait que les suprématistes russes se sont cassé les dents en voulant changer le monde soviétique à coups de ronds et de carrés.

Un pays chaotique

Käthe Kollwitz a vécu toute sa vie le destin chaotique de l’Allemagne. Elle est née en 1867 dans un pays encore divisé en multiples principautés héritées du Saint-Empire romain-germanique. C’était à Königsberg, connue aujourd’hui sous son nom russe de Kaliningrad. Elle a grandi dans le pays unifié sorti de la guerre franco-prussienne de 1870. Sa formation à l’Ecole d’art pour femmes de Munich entre 1888 et 1890 se situe dans l’univers géré d’un main de fer par le chancelier Bismarck. Käthe était déjà célèbre par ses cycle inspirés du «Germinal» de Zola (ensemble inachevé), «La révolte des tisserands» ou «La guerre des paysans» quand éclata la guerre de 1914. Un de ses deux fils se porta alors volontaire. Il fut tué quelques jours plus tard. Les Kollwitz (son médecin de mari étant très engagé dans le social) découvrirent alors le pacifisme.

L'affiche de Käthe pour la libération de l'avortement. Photo DR.

Les années 1920 constituent le seul moment où Käthe se soit sentie proche du pouvoir. La République de Weimar l’honore. Elle devient la première femme portant le titre de professeur pour son enseignement. Mais c’est aussi une période de crises politiques et économiques continuelles. Il y a quelques bonnes années entre la grande inflation de 1923 (le pain coûtait alors des milliards de marks) et la Crise de 1929. Tout va par ailleurs mal ailleurs. Käthe crée par conséquent une affiche pour alerter les Occidentaux sur la grande famine dans l’URSS de 1921. Une famine créée par une Révolution russe, qui va mal tourner. Après Lénine, Staline. En attendant, Käthe assiste, impuissante, à la montée d’Adolf Hitler.

Exil intérieur

Les Kollwitz n’émigrent pas, comme bien d’autres, à l’étranger. Leur exil demeure interne, comme celui de Willi Baumeister ou d’Otto Dix. Interdiction d’enseigner. D’exposer. Mais pas tout à fait de créer. L’artiste produit alors de nouvelles lithographies sous le titre explicite de «Mort» et des bronzes. Elle perd son mari, malade, en 1940. Trois ans plus tard, une grande partie de ses créations se voient anéanties lors d’un des nombreux bombardements de Berlin. L'artiste se replie sur Morizburg, près de Dresde. C’est là que la camarde la surprend le 22 avril 1945, quelques jours avant la capitulation nazie. Fin d’une existence placée sous le signe de la répression et de la dureté.

Portrait d'enfant à la bougie. Käthe a énormément dessiné. Photo Musée d'art moderne et contemporain, Strasbourg 2019.

Deux musées sont aujourd’hui voués à Käthe Kollwitz en Allemagne. C’est celui de Cologne qui a produit l’exposition actuelle, sa directrice Hannelore Fischer amenant avec elle plus de 140 œuvres. Il y en a d’autres le long du parcours. Strasbourg, annexée par l’Allemagne de 1871 à 1918, puis de 1940 à 1945, a très vite acquis des exemples de sa production. Quelques-uns dès 1908. D’autres en 1918. Un motif plausible pour monter ici une exposition en 2019. Des collectionneurs privés ont permis l’appoint, afin de permettre un itinéraire cohérent. Complet. Mis en contexte. Efficacement  présenté. Le musée a su rester sobre. Le sujet l’imposait. Il fallait juste éviter la monotonie que pouvait créer l’alignement de feuilles graphiques toutes plus ou moins de la même taille.

Un art intransigeant

L’ensemble donne  meilleure impression possible d’une artiste intransigeante sur sa création, mais empathique avec les sujets traités. Avec son talent, qui se caractérise par un trait particulièrement puissant, Käthe Kollwitz se met au service des humbles, des victimes, des incompris, des résignés et des révoltés. Des mères, surtout. Elle dit leur misère en quelques traits, sans forcer aucun de ceux-ci. Ce n’est pas Steinlen. Il n’y a du reste rien de grivois. L’artiste synthétise. Elle stylise, allant toujours à l’essentiel. Comme le dit bien les sous-titre, l'Allemande entend agir. Autrement dit atteindre les consciences. Provoquer un éveil. Légitimer des luttes. Le tout avec gravité. Käthe Kollwitz était, et reste d’ailleurs, une créatrice extrêmement sérieuse. Avec elle, nous nous situons toujours dans le registre dramatique. La vie, comme dit la Bible, est «une vallée de larmes».

(1) Proche de son ami Ernst Barlach (1870-1938), la sculptrice Käthe Kollwitz n’est hélas pas au niveau de la dessinatrice. Les pièces exposées à Strasbourg le prouvent.

Pratique

«Käthe Kollwitz, Je veux agir dans ce temps», Musée d’art moderne et contemporain,1, place Jean-Arp, Strasbourg, jusqu’au 12 janvier 2010. Tél. 00333 68 98 50 00, site www.musees-strasborg.eu Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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