Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Steve McCurry jongle avec les objets Barbier-Mueller sous le signe du "wabi-sabi"

La nouvelle exposition du musée privé genevois propose des rapports de forme entre des objets antiques ou premiers et les images réalisées par le photographe américain.

La photo faisant la couverture du catalogue. Nous sommes ici dans un décor de Cinecittà.

Crédits: Steve McCurry, Musée Barbier-Mueller, Genève 2020.

Eh oui! Il fallait y penser. Un arbre tordu, photographié en Ethiopie dans la Vallée de l’Omo par Steve McCurry, peut faire penser à une épée en zigzag Sanégué du Burkina Faso (ou de Côte d’Ivoire). Et cela même si cette dernière est faite de métal forgé. En poussant beaucoup, une petite maison vénitienne peinte en bleu finit par ressembler, avec ses fenêtres carrées comme des lucarnes, à un masque Lega du Congo. Les ouvertures oculaires de ce dernier possèdent à peu près la même forme. Deux yeux sombres aperçus sur un mur encore debout de Kaboul (McCurry a beaucoup travaillé en Afghanistan) s’apparentent pour leur part à ceux, charbonneux, d’une tête d’homme sumérienne sculptée il y a plus de quatre mille ans. Et ainsi de suite…

«Wa-Sabi», la toute nouvelle exposition du Musée Barbier-Mueller, est tout entière construite sur de tels rapports de forme. Des objets appartenant à l’institution privée genevoise se voient ainsi rapprochés de photos dues à Steve McCurry. Ces dernières n’ont pas été prises pour l’occasion par l’artiste américain, aujourd’hui septuagénaire. Vieilles de dix, vingt ans voire davantage, elles sortent de ses impressionnantes archives. McCurry orchestre là des rencontres subjectives, dues à on ne sait trop quel déclic personnel. Le principe de telles associations reste forcément instinctif. Quelque chose en commun existe pour lui entre ses images et des œuvres provenant de continents et d’époque différents. La chose se révèle plus ou moins évidente pour le regardeur. Nous sommes tout de même là dans des constructions intellectuelles. Le public doit donc y mettre du sien, apportant avec lui son bagage culturel.

Parfaite mise en scène

Pour tout dire, j’étais un peu méfiant devant une telle entreprise avant de mettre les pieds rue Calvin. L’idée me semblait soit trop conceptuelle, soit un peu artificielle. Qu’est-ce que le photographe rendu célèbre par ses reportages, notamment ceux parus dans «National Geographic», allait bien tirer d’une collection non pas ethnographique, mais centrée sur les arts extra-européens et l’archéologie? Il y avait bien sûr au Musée Barbier-Mueller le précédent de Silvia Bächli. Mais la dessinatrice bâloise ne faisait que juxtaposer ses créations à des pièces librement choisies par ses soins dans les réserves. Ici, il devait à tout prix se développer une symbiose. Autant dire que l’aspect esthétique devait se voir complété par un travail de fond. Mais lequel au juste?

Une image de poteries et des poteries africaines. Ici, le rapport demeure simple. Photo Luis Lourenço, Musée Barbier-Mueller, Genève 2020.

A l’arrivée, le mélange fonctionne si bien que les accouplements entre photos et sculptures ou objets semblent aller de soi. Autant dire que la réflexion se retrouve intégrée. Elle est devenue le résultat lui-même, magnifié il est vrai (comme toujours ici) par la qualité de la mise en scène. Chaque élément se trouve à sa place. Au millimètre près. Quant aux éclairages, ils savent tisser des liens entre deux zones d’ombre. La scénographie constitue, on le sait, une sorte d’écriture. La chose apparaît évidente dans la petite salle située en contre-bas du rez-de-chaussée. Une vaste vitrine contient au centre deux boucliers, l’un du Kenya, l’autre du Congo. Le premier, doté d’un aplat rose, se voit associé à l’image d’un restaurant un peu désert (il y a peu de personnages chez McCurry) d’Ethiopie, aux mur de la même couleur. Le second, aux identiques plages parme, se retrouve exposé à côté de murs de ce genre de rose découverts à La Havane. Dénué de discours, l’ensemble fait tableau.

Imperfection et impermanence

Prolongée en haut sur une mezzanine et dans une partie des sous-sols, l’aventure ne reste cependant pas sans signification profonde. Comme l’indique le titre, l’exposition se voit placée sous le signe du «wabi-sabi». Le mot est japonais. Il remonte loin dans le temps. Il n’appartient pas à notre culture occidentale, bien au contraire. Le «wabi-sabi» désigne la beauté dans l’imperfection, l’impermanence ou le transitoire. Il y a physiquement là de l’asymétrie. Intellectuellement des formes d’usure. La marque du temps, qui finit par tout ramener à l’état de nature. Il est ainsi émouvant de voir, derrière une vitre de la mezzanine, l’image de moines entrant dans une pagode en péril face à deux objets pharaoniques marqués par les même strates, dues à la succession des siècles. Il se révèle frappant de voir l’un à côté de l’autre un cartonnage égyptien avec un portrait du Fayoum, peint à l’encaustique vers l’an 200, et un décor romain, déjà endommagé, découvert par Steve MacCurry dans les coulisses de Cinecittà.

Les  moines entrant dans une pagode et deux objets égyptiens pré-dynastiques. Photo Luis Lourenço, Musée Barbier-Mueller, Genève 2020.

Il ne faut cependant pas imaginer derrière cette exposition des propos très intellectuels qui passeraient du coup des kilomètres au-dessus de la tête de visiteurs. Le Musée Barbier-Mueller offre ici un parcours sensible, amenant le public à s’interroger. Il existe, comme l’avait prouvé en 2015 à Pompidou-Metz l’exposition «Formes simples» (je vous en avais parlé à l’époque), des rapports plastiques souterrains unissant les continents au-delà du temps. Il y a, comme on le sait depuis le XVIIIe siècle au moins, parallèlement une beauté des ruines. La permanence de l’une des deux composantes s’unit ici sans mal au côté fragmentaire et menacé de l’autre. Je suppose, en dépit de ma foncière méconnaissance de la philosophie bouddhique japonaise, que le «wabi-sabi» c’est aussi un peu cela.

Pratique

«Wabi-sabi, La Beauté dans l’imperfection», Musée Barbier-Mueller, 10, rue Calvin, Genève, jusqu’au 15 juin 2021. Tél. 022 312 02 70, site www.barbier-mueller.ch Ouvert tous les jours de 11h à 17h. Très beau catalogue. Beaucoup d’images. Peu de textes.

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