Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Stanley Donen, le cinéaste de "Singin' in the Rain" et de "Charade", est mort à 94 ans.

C'était sans doute le dernier grand réalisateur de l'âge d'or hollywoodien en vie. Tout avait commencé très fort pour lui. Il a réalisé sa première grande comédie musicale à 25 ans.

Clap final pour "Indiscreet" en 1958. A l'arrière Ingrid Bergman et Cary Grant.

Crédits: DR

Je sais. On le dit chaque fois. C'était le dernier des géants. Cette fois, la chose se révèle pourtant sans doute vraie. Du moins pour le Hollywood des années d'or. Stanley Donen s'est éteint à 94 ans. Sa mort remonterait à jeudi dernier, mais la nouvelle n'a paru dans la presse américaine que samedi, en commençant pas le «Chicago Tribune». Elle a fait discrètement dimanche matin la Une numérique des quotidiens français. Pour obtenir davantage de battage nécrologique, il faut disparaître en pleine gloire. Or, si les films les plus célèbres de Donen demeurent régulièrement présentés dans les petites salles parisiennes, il ont tout de même entre 50 et 70 ans. Autant dire qu'ils relèvent aujourd'hui de la nostalgie.

Le parcours de Donen est exceptionnel de précocité. Né en Caroline du Sud le 11 avril 1924, le petit Stanley a toujours voulu faire partie du spectacle. A dix ans, il prend des cours de danse, ce qui reste insolite dans son milieu. Ses dons éclatent. A 16 ans, il se retrouve à Broadway. Il fait partie de l'équipe de «Pal Joey», un «musical» qui se verra finalement adapté à l'écran en 1957. A ses côtés brille un certain Gene Kelly, de douze ans plus âgé que lui. Les deux hommes se lient d'une indéfectible amitié, même si la première épouse de Donen divorcera pour épouser Gene. «The Grass is Greener» (Ailleurs l'herbe est plus verte) sera en 1960 à Londres l'une des comédies les plus inspirées du cinéaste sur ce sujet délicat.

Percée à 20 ans

Mais nous n'en sommes pas l! Dans les années 40, tout s'enchaîne à grande vitesse. Donen participe dès 1944 à «Cover Girl», le premier triomphe hollywoodien de Gene Kelly. Il a 20 ans. Un peu plus tard, il participe au scénario de «Take Me Out of the Ball Game» qu'interprète à nouveau Kelly. Et c'est parti! A 25 ans, en 1949, Arthur Freed, le producteur historique des «musicals» de la MGM, lui confie la réalisation d'un film. «On the Town». Donen veut tourner cette histoire de marins chantants en décors naturels à New York. Une révolution. Freed lui laissera une seule semaine sur place, le reste se bouclant en studio. Un compromis. Le genre, alors à son pinacle, n'en a pas moins reçu un bol d'air bienvenu. C'est un triomphe.

L'affiche de "Singin' in the Rain" de 1952. Photo DR.

Dès lors, tout roule. «Royal Wedding» marque une première collaboration avec Fred Astaire, qui danse sans trucage au plafond. Et c'est en 1952 la bombe que reste «Singin' in the Rain». A partir d'une chanson composée pour «The Hollywood Revue of 1929», l'un des premiers parlants, il s'agit d'une évocation de cette délicate transition qui a modifié l'histoire du cinéma. D'un seul coup, le son est devenu aussi important que l'image. Il faut éviter de regarder en arrière. Revu aujourd'hui, le film n'a pas une ride. Il y a le numéro avec Kelly dansant sous la pluie. Celui où il affronte trois femmes dangereuses, toutes incarnées par Cyd Charisse. Le film est devenu un spectacle scénique régulièrement monté depuis les années 1980. Je préciserai que Donen, devenu un peu amer, trouvait l'adaptation ratée. Il la jugeait servile par rapport au film.

Coup d'arrêt en 1958

Tout semble dès lors continuer sus la houlette de Freed. Les films se succèdent de manière régulière. Mais, imperceptiblement, doucement, gentiment, le monde change. Même à Hollywood. Comment continuer à produire des comédies musicales classiques alors qu'éclate le rock d'Elvis Presley? Il s'agit en plus de films chers, offerts comme des cadeaux aux spectateurs. Il ne faut pas perdre trop d'argent, même si la MGM raisonne alors encore en bilan annuel global. En 1958, comme les autres firmes, la grande maison décide d'arrêter la production régulière de telles œuvres. Il ne s'en fera plus qu'au coup par coup, c'est à dire rarement. Première rencontre avec Audrey Hepburn (ici partenaire de Fred Astaire), «Funny Face» aura constitué en 1957 l'adieu au genre sous sa forme traditionnelle, avec un tournage en partie à Paris. Donen a toujours aimé situer l'action de ses scénarios en Europe, ce qui faisait très chic dans les années 1930, mais peu patriotique après 1960.

L'affiche de "Charade" en 1963. Photo DR.

Que faire? Donen va se tourner vers la comédie sophistiquée. Un courant qui renvoie lui aussi au passé, même si George Cukor poursuit dans cette veine. Il en ressort des films élégants, volontiers réalisés à Londres ou à Paris. J'ai cité «The Grass is Greener». Il y a là Cary Grant, que l'on a déjà vu dans «Indiscreet» et que l'on retrouvera dans «Charade» en 1963. «Charade» constitue sans doute l'autre sommet de Donen. On a dit que c'était «le meilleur film d'Hitchcock que n'avait pas dirigé Alfred Hitchcock». C'était une manière de souligner l'humour et la subtilité de ce récit policier qui se termine, comme chez le maître, par une scène spectaculaire. Un combat sur les toits de Paris. Et puis il y a Audrey Hepburn dans son meilleur rôle. Ni minaudier, ni virginal.

Une fin de carrière discrète

Donen tient bon la rampe avec «Arabesque» (1966), «Two for the Road» (1967, un chef-d’œuvre méconnu, au ton désabusé) ou «Bedazzled» (1967 aussi). Mais à nouveau le climat change. Les bouleversements sociaux ont raison de ces récits ultra-chics dont les héroïnes sont habillées par Dior ou Givenchy. Les tournages s'opèrent dans la rue, que Donen avait pourtant prôné en premier. Il y est souvent question de révolte étudiante, de drogue, de sexe libéré et de motards. Pourtant en début de quarantaine, le réalisateur apparaît d'une autre époque. L'homme ne voit pas comment s'adapter aux temps modernes. Il va continuer à travailler. Mais sporadiquement. En s'égarant plusieurs fois. En passant inaperçu, le plus souvent. Je me demande qui a entendu parler de «Love Letters» de 1999, réalisé pour la TV? Ce titre a pourtant mis un point final à sa carrière.

Y a-t-il quelque chose à sauver dans les œuvres de la fin? Ni «Saturn 3», ni «Blame It On Rio» en tout cas. J'avais bien aimé «Lucky Lady» au moment de sa sortie en 1975. Une comédie musicale avec Liza Minnelli. Mais sans doute avais-je apprécié ce film, situé dans les années 1920, en souvenir de «Singin' in the Rain». En 1978, Donen avait fait un dernier gros effort, ramenant à nouveau le spectateur vers 1930. Il s'agit de «Movie Movie». Trois histoires s'y voyaient racontées dans trois genres bien différents (policier, comédie musicale...) avec les mêmes acteurs. C'était réussi, mais le film n'a connu qu'une carrière éphémère. Il faudrait pourvoir le revoir aujourd'hui.

Du bonheur à l'inquiétude

Finalement, la carrière hollywoodienne (ponctuée de cinq mariages, dans la grande tradition de la Mecque du cinéma) de Stanley Donen sera restée assez courte. Elle ressemble du coup à un feu d'artifice. Au fil du temps l'exaltation du bonheur y a fait place à une certaine inquiétude. On pourrait dire que tout s'arrête en fait il y cinquante deux ans. La chose explique que bien des cinéphiles avaient enterré l'homme bien avant l'heure. Donen se sera longtemps survécu, alors que tout était si bien parti. Mais, dans le 7e art, il en va hélas souvent ainsi.

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