Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Spoliations nazies. Pauline Baer de Perignon raconte "La collection disparue"

L'arrière-petite-fille de Jules Strauss s'est prise de passion pour son aïeul, dont les biens ont été saisis, puis dispersés pendant la guerre. Elle entend faire justice

Pauline Baer de Perignon.

Crédits: Editions Stock.

Faut-il tout dire à n’importe qui? Non, bien sûr! Mais il reste toujours difficile de savoir comment vos interlocuteurs réagiront. Si un de ses cousins ne lui avait pas glissé à l’oreille qu’il y avait «quelque chose de louche dans la vente de Jules Strauss», Pauline Baer de Perignon n’aurait sans doute jamais versé dans une périlleuse recherche de la vérité à propos de son arrière-grand-père. Strauss, elle ne l’a bien sûr jamais connu. Le collectionneur est mort pendant la guerre. Dans son lit, ce qui restait alors rare dans une famille juive. Il y a eu en tout plusieurs dispersions Strauss. Une avant 1914. Une autre en 1932. Les deux dernières ont été posthumes. Mais celles-ci comprenaient-elles tous ses biens, ou seulement ce qui lui restait après diverses spoliations nazies?

Avec «La collection disparue», Pauline Baer de Perignon raconte son enquête et ce que cette dernière a changé en elle. Peu à peu, le besoin se savoir est devenu pour elle une obsession qui a tout bousculé. Cette femme dans la quarantaine en est venue à rechercher frénétiquement, avec l’aide d’avocates spécialisées dans les affaires liées au Troisième Reich, dans des archives françaises et allemandes. Elle a failli en perdre son équilibre avant de récupérer effectivement à la fin un dessin de Tiepolo au Louvre et peut-être un portrait de Nicolas de Largillière à Dresde (1). Pauline a surtout renoué, à l’instar de bien des gens de sa génération, avec des racines juives si ce n’est occultée du moins mises en veilleuse. Ses parents et grands-parents ont voulu revivre, puis oublier. Elle-même se sent maintenant astreinte à un devoir de mémoire. Elle entend devenir une sorte de vestale du souvenir. Une vestale qui ne serait pas guidée (que) par l'argent. Pauline n'élude pas cette question.

Des problèmes de riches

Premier livre de son auteur, qui animait pourtant déjà de stages d’écriture, «La collection disparue» est un ouvrage bien pensé et agréablement écrit sur un thème très (trop?) présent à l’heure actuelle. Il suscite cependant un certain malaise. Jules Strauss, que tout le monde peignait en son temps comme un homme de goût, a en effet eu de la chance dans son malheur. Il a perdu ses biens, certes. Il s’est vu expulsé de son superbe appartement parisien de l’avenue Foch. Mais cela, ce sont finalement des infortunes de riche par rapport aux catastrophes vécues par des gens modestes, pour ne pas parler de ceux des ghettos de l’Est. On pense un peu à Anne Sinclair, dont les grands-parents, les grands galeristes Rosenberg, ont également échappé au pire. Anne, qui ne cesse de se raconter, ne fait-elle pas un «tabac» en ce moment avec «Passé composé» après avoir séduit ses lecteurs avec «21, rue de La Boétie»?

Je signalerai pour terminer que la couverture de «La collection disparue» est de Pierre Le Tan, récemment disparu, et dont les objets d’art viennent eux-mêmes d’être mis aux enchères. Besoin d’argent des héritiers. Le dessin en couleurs représente une forêt de cadres au mur. Tous vides.

(1) Ce dernier lui a été restitué depuis la rédaction du livre par Dresde. C’était en février 2021.

Pratique 

«La collection disparue» de Pauline Baer de Perignon, aux Editions Stock, 305 pages.

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