Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Sotheby's va de nouveau vendre un Botticelli à New York. Cela commence à faire beaucoup pour un artiste rare...

La multinationale promène son "Christ de douleurs", qu'elle espère vendre 40 millions de dollars. Mais à nouveau tous les experts sont loin de se montrer d'accord.

Le "Man of Sorrows", qui sera vendu en janvier.

Crédits: Sotheby's.

Ça devait arriver! Sotheby’s va proposer aux enchères un nouveau Botticelli. Un peu moins cher que le précédent, mais il faut dire que le thème semble plus difficile. Il ne s’agit plus d’un beau jeune homme, tenant en main de manière improbable une rondelle découpée dans un tableau à fond d’or plus ancien, comme en janvier 2021. Ce sera cette fois un Christ de douleurs, avec une couronne d’épines. D’où la différence d’estimation. Le jeune homme, que certains experts trouvaient trop séduisant pour être complètement vrai, avait «fait» 91,2 millions de dollars à New York. Notre Seigneur devrait se contenter de 40 millions de la même monnaie en janvier prochain.

La multinationale se démène comme il se doit afin de créer à nouveau l’événement. George Wachter, président de Sotheby’s pour l’Amérique et codirecteur du (petit) département des maîtres anciens pour le monde, joue la carte de l’étonnement et de l’émotion. Deux Botticelli la même année, on n’avait jamais vu cela de mémoire d’homme depuis des générations! Surtout quand ils sont «de cette qualité». El l’homme de vanter «le style visuel audacieux» comme «l’approche humaine». Tant pis si, comme le rappelle son collègue Christopher Apostel (au nom admirable), le sujet reste «difficile et sombre». A la fin de sa vie, Sandro Botticelli (mort en 1510) était attiré par le mysticisme de Jérôme Savanarole. Ceci explique cela. De toutes manières, des dernières années du maître ne subsisteraient «plus que trois tableaux en mains privées». Jusqu’à ce qu’on en découvre un quatrième, bien entendu!

Autographe ou non?

La bonne nouvelle a donc pu courir la presse d’art la moins exigeante. Elle déverse ce genre d’informations sans trop de contrôles, en commençant par ses sites. Ce sont généralement de jeunes assistantes qui résument des communiqués de presse en estimant véhiculer de l’information. Pas le temps de vérifier. Les maisons de ventes aux enchères se révèlent en plus d’excellents clients en matière de publicité. Soyons en outre prudents. Et il y a de fait des arguments chocs chez Sotheby’s. Le panneau n’a pas été vu en vente publique depuis 1963 (il avait alors atteint 10 000 livres). Il provient de la descendante d’une cantatrice, qui l’avait acquis par caprice au XIXe siècle. Voilà qui fait romantique. L’œuvre a été prêtée au Städel Museum de Francfort pour une exposition en 2009. Elle voisinait avec la «Bella Simonetta» du musée, qui sert aujourd’hui d’affiche à l’exposition Botticelli du Jacquemart-André de Paris, dont je vous ai récemment parlé.

Je me suis dit qu’il vaudrait la peine de gratter. Le «Jeune homme à la rondelle» était déjà loin de faire l’unanimité scientifique en janvier sur son autographie. Que pense maintenant la presse professionnelle du «Man of Sorrows»? En fait, pas grand bien! Un article dévastateur a ainsi paru dans «The Art Newspaper». Il rappelle d’abord que «La bella Simonetta» constitue sans doute une production d’atelier, ce que n’infirme du reste pas Ana Debenedetti la commissaire de Jacquemart-André. Quand elle dit «sentir» ici la main de Botticelli, cela signifie qu’il a conçu et dessiné l’œuvre avant de la confier à un de ses aides. Son exposition parisienne tourne précisément autour de la notion d’atelier. Botticelli constitue pour elle un chef d’entreprise doué. Cette dernière a donc pu diffuser dans la Florence de la fin du XVe siècle des produits de la plus haute qualité.

Bataille d'experts

«The Art Newspaper» précise que si Keith Christiansen du «Met» soutient le «Man of Sorrows», tout comme Laurence Kanter de l’University Art Gallery de Yane, Scott Wethersole, un spécialiste de Botticelli, n’y croit pas beaucoup. Et il y a de plus le renvoi douloureux au livre de 1978 sur le peintre de Ronald Lightbown, que tout le monde s’accorde à trouver «seminal». Les tableaux aujourd’hui mis en vente s’y trouvent tous, avant que d’habiles restaurations les rendent aussi rutilants qu’une automobile américaine des années 1950. Or «L’homme à la rondelle», tout comme «The Man of Sorrows» s’y voient inscrits à la rubrique des «œuvres d’atelier». Pire encore. Pour «The Man of Sorrows», Lightbown (mort discrètement en été 2021) recense de nombreuses versions de formats divers. Il se contente d’en publier trois, celles de Bergame, de Detroit et de Harvard, et d’en mentionner d’autres (1). De l’art du duplicata…

«The Art Newspaper», comme moi du reste, s’étonne enfin du nombre de Botticelli aujourd’hui en circulation. Bien trop pour un artiste supposé rarissime. Et l’auteur du texte de rappeler le portrait d’homme vendu par Schüler à Zurich mille fois l’estimation en 2019 (7,5 millions de francs) et l’effigie de Michele Marullo Torcaniota, proposée également en 2019 à la foire Frieze Masters de Londres. Un tableau reconnu cette fois par tout le monde, que l’on peut aujourd’hui voir au Musée Jacquemart-André. A trente millions, celui-ci paraissait du coup presque donné. A quand le prochain Botticelli, si celui-ci se vend effectivement plus de 40 millions?

De Hongkong à Dubaï

Cela dit, Sotheby’s frappe en ce moment aux bonnes portes. Le tableau vient d’être montré plusieurs jours à Hongkong. Il ira à Los Angeles, à Londres et à Dubaï avant de revenir à New York. On voit bien quelle est la clientèle en priorité visée.

(1) Soyons justes. Dans les tableaux reproduits par Ronald Lightbown, le Christ n'a pas exactement la même position. Les mains ne sont pas croisées sur la poitrine, mais proches l'une d'autre, la droite étant légèrement levée. Le visage est également moins frontal.

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