Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Sortez les lampions! C'est le 14 juillet. Voici sa longue iconographie

L'événement a suscité des images héroïques en 1789. Devenu non sans mal une fête nationale en 1880, il a alors incarné la liesse populaire.

Sortez les lampions. C’est le 14 juillet. La fête avait pourtant commencé de manière assez sauvage en 1789. S’il y avait peu de prisonniers dans la vieille prison parisienne, plusieurs lynchages ont cependant eu lieu à la Bastille lorsque le peuple s’est emparé de la forteresse. Plusieurs têtes, dont celle du gouverneur de Launay, ont ainsi été promenées au bout d’une pique dans la capitale, après avoir été sciées par un boucher. L’histoire fera plus tard comme si elle n’avait rien vu. Normal! Elle se révèle souvent aveugle, et il a fallu un souvenir fédérateur quand il s’est agi de trouver une fête nationale au début de la IIIe République. Première célébration en 1880 avec le double volet officiel, du genre militaire, et populaire, avec un bal.

Tout cela a suscité une abondante iconographie à l’époque, puis dès la fin du XIXe siècle. Le retour du refoulé! De Napoléon Ier à Napoléon III, il ne faisait en effet pas bon de parler de cet événement, qui semblait presque ne pas avoir eu lieu. Dès les années 1890, le côté bon-enfant l’a cependant emporté sur "les ors de L’Elysée", comme on dit sans rire outre-Jura. Je vais essayer de vous montrer tout cela. Sur l’air des lampions, bien entendu!

1789: l'événement sur le vif

Quand Charles Thévenin brosse cette esquisse après avoir, ou ne pas avoir, assisté à l'événement, il a 25 ans. La France se retrouve en "état de choc", comme on lit aujourd'hui dans la mauvaise presse. Il s'agit pour le jeune artiste de montrer l'impensable, même si Paris a déjà connu bien des révoltes populaires, parfois sanglantes, depuis le Moyen Age. Pas besoin de situer les lieux. L'action prime. Tout se voit montré presque en gros plan, comme aujourd'hui au cinéma. Thévenin fera par la suite une carrière plutôt terne jusqu'à sa mort en 1838. (Photo Musée Carnavalet, Paris 2021).

1789: la Révolution héroïsée

Lorsqu'il évoque la prise de la Bastille vers 1789, Jean-Baptiste Lallemand a déjà tout du vieux briscard. Le Dijonnais est né en 1716 et il vivra jusqu'en 1803. On connaît de lui avant tout des aquarelles à sujets architecturaux. Jolies, mais sans rien de génial. Ici, dans cette oeuvre, visiblement destinée à la diffusion, il s'agit de montrer où l'on est et ce qui se passe. D'où la présence en force de la Bastille, dont la démolition va commencer dès le lendemain. L'héroïsation reste encore modérée. Tout est vu à distance, avec des personnages non identifiables. (Photo DR).

1880: la fête nationale, côté Elysée

Après "la république des ducs", sensée préparer le retour des Orléans, la France devient vraiment républicaine en 1875. Il faudra cependant attendre quatre ans pour se mettre d'accord sur une date de fête nationale, dont la première édition se déroulera en 1880. Spécialiste de la peinture militaire, Alfred Detaille va faire du premier défilé avec remises de décorations, une grande tartine entre 1881 et 1883. A l'époque, ce genre de peinture passait déjà pour démodé. Detaille reprend le modèle de "La distribution des Aigles" de Jacques-Louis David, achevé lui aussi dans la douleur en 1811 comme pendant à son "Sacre" de Napoléon. (Photo DR).

1880: le 14 juillet au quotidien

On pavoise. Une nouveauté. Le drapeau français est redevenu rouge-blanc-bleu, après pas mal de palabres parlementaires. Ces taches colorées constituent une aubaine pour les peintres. L'époque n'est en effet pas aux plages de couleurs et a fortiori aux monochromes. Observateur de la rue Mosnier, qui fera l'objet de plusieurs toiles en jours ordinaires, Edouard Manet saute sur l'occasion, tout comme son condisciple Claude Monet. Notez la présence de l'infirme à gauche. Il "tue" en quelque sorte le sujet. Volontairement. (Photo DR).

1888: le 14 juillet vu par un Néerlandais

Marchand d'art malheureux, pasteur raté, peintre en devenir, Vincent van Gogh débarque à Paris chez son frère Théo en 1888. A 35 ans, il se cherche encore. Il n'a jusqu'ici donné que des peintures très sombres à sujets paysans. Paris va lui faire découvrir la clarté et la couleur. Une nouvelle fois, les drapeaux sont ici en cause. Ils excusent ce qui eut autrement passé pour des audaces. Si la touche est forte, le coloris de Van Gogh commence seulement à atteindre son intensité. L'apothéose sera pour la même année, quand le Hollandais partira pour Arles. (Photo DR).

1889: au bal populaire.

Quand Théophile-Alexandre Steinlen peint cette grande toile, aujourd'hui conservée au Petit-Palais de Paris, il a 30 ans. Installé dans la capitale française, le Lausannois se sent proche du petit peuple. Il se montre attentif aux mouvements anarchistes, alors en plein développement. Son 14 juillet, datant de l'année où Paris connaît une nouvelle Exposition universelle (celle avec la Tour Eiffel!), se situe à l'antithèse de la toile guindée d'Alfred Detaille. Les drapeaux se voient laissés très en arrière-plan. Rien ne distingue, à part la présence de gens âgés, les lieux festifs du Moulin de la Galette de Renoir. On danse. (Photo Petit Palais, Paris 2021)

1905: Le 14 juillet devient un thème fauve

En 1905, le fauvisme n'a pas encore de nom. Cette peinture de la couleur pure est en train de naître. Henri Manguin fait alors figure de novateur.  L'artiste n'habite alors pas à Paris, ce qui nous vaut une fête nationale provençale. La petite toile a été brossée à Saint-Tropez, que nul ne connaît alors, à part quelques artistes ou écrivains. Au Nord, les Havrais Raoul Dufy et Albert Marquet (ce dernier étant cependant né à Bordeaux) peignent d'autres 14 juillet, axés sur les drapeaux faute de vraie lumière. La suite de l'oeuvre de Manguin marquera hélas le passage de l'artiste du statut de fauve à celui de chaton. (Photo DR).

1910: Le 14 juillet d'un Américain à Paris

L'impressionnisme est devenu un mouvement international, de l'Australie au Canada en passant (eh oui!) par le Japon. Les tenants étrangers de cette peinture de plein air ont juste une génération de retard. Ils viennent en général en France humer l'air du pays, quitte à repartir ensuite. Tel est le cas de Childe Hassam (1859-1935), débarqué des Etats-Unis. Il exécute cette toile l'année d'aboutissement du cubisme et de l'éclatement officiel du futurisme. Voilà qui fait un certain décalage tout de même... Le chevalet a été planté sur le boulevard Rochechouart. Hassam et ses compères seront plus tard récupérés par nationalisme culturel US. D'où leur cote actuelle.

1914: Un 14 juillet cubiste

La guerre va éclater, mettant les avant-gardes en veilleuses. Juste avant, Fernand Léger a le temps de réaliser une toile caractéristique de son style d'alors. C'est en effet le seul cubiste épris des couleurs, ces dernières caractérisant pour lui une modernité à tout prix recherchée. Il a aussi réalisé de la même manière des réveils-matin ou une "femme en bleu". La coupure de 1914 sera longue pour Léger, longuement mobilisé. Son art sera devenu tout autre en 1919. Le rouge-blanc-bleu de la victoire aurait alors fait très patriotique, mais au mauvais sens du terme.

1949: le 14 juillet selon la photo humaniste

L'immédiat après-guerre a constitué l'âge d'or de la photo humaniste, dont l'épicentre se situait à Paris. Elle proposait une vie retrouvée après la Crise et une guerre qui avaient tout figé. La capitale n'avait finalement guère changé depuis l'Armistice de 1918. Les grands chantiers n'ont pas encore bouleversé les vieux quartiers et la banlieue reste à taille humaine. Avec Izis et Willy Ronis, Robert Doisneau incarne cette parenthèse qui se refermera avec l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle en 1958. Voici "La dernière valse". Celle de 1949. Elle est devenue une véritable icône avec le temps (photo Succession Robert Doisneau, Rapho).

1956: Le 14 juillet, façon (presque) abstraite

On ne parle aujourd'hui plus beaucoup de Marcel Gromaire (1892-1971). L'homme a pourtant connu son heure de gloire dans les années 1920. Il produisait à l'époque une peinture austère, où les personnages ressemblaient à des machines. Des toiles presque sans couleurs autres que des bruns plombés et des noirs ternes. Après la guerre, Gromaire a poussé parfois sa stylisation jusqu'à une certaine abstraction. Ces cernes noirs se rattachent en effet aux oeuvres de ses cadets, qui ont tant séduit les années 1950. Reste l'image, devenue insolite, des drapeaux....

1989: Le défilé-spectacle du bicentenaire

Il fallait fêter dignement le bicentenaire de la prise de la Bastille dans la France socialiste de François Mitterrand. Un immense défilé a été organisé à travers les Champs-Elyséées. Il portait la signature de Jean-Paul Goude, l'enfant terrible de la publicité. C'était le moment où le ministre de la Culture Jack Lang assurait la promotion des arts jusque-là dits "mineurs" comme le design ou le graffiti. Goude en a remis des couches et des couches dans le tricolore, entre célébration et dérision. Il y avait encore assez de cohésion nationale pour que tout cela ne provoque pas des polémiques sans fin. Aujourd'hui.... (Photo Dominique Faget, AFP)


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