Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Sophie Chauveau donne sa biographie de Sonia Delaunay

En 400 pages, l'historienne et romancière nos raconte comment une fillette née juive et pauvre à Odessa a pu devenir l'une des artistes françaises cotées dès les années 1910.

Sonia avec deux amies devant des toiles de Robert. Toutes trois portent des robes "simultanées".

Crédits: DR, Bibliothèque Nationale de France 2019.

Des cercles et des disques. Quelques carrés aussi, mais moins. Si abstraction il y a bien, elle se veut d'une géométrie chaleureuse. Sonia Delaunay n'est pas le Néerlandais Piet Mondrian. D'ailleurs, la Russe adore la couleur et elle ne méprise en rien les arts dits mineurs. Aucune différence pour elle entre une toile de musée, une robe «simultanée» ou une carrosserie de voiture.

Sophie Chauveau vient de consacrer à Sonia Delaunay une biographie aussi dodue que son héroïne. Elle compte dans les 400 pages. Il faut dire que la vie de l'artiste tient de la fiction. Née Sarah Stern à Odessa, élevée dans un «shetl», où sa famille s'est réfugiée face aux pogroms se multipliant dans le pays de Nicolas II, la fillette se prénommera ainsi Sophie, puis Sofia avant de devenir Sonia. Il lui arrivé entre-temps un miracle. Son oncle et sa tante, sans enfants, l'ont adoptée. Les Terk sont très riches, alors que la sœur de Monsieur vit dans la misère. C'est donc l'air de Saint-Pétersbourg que respire la fillette. Elle rencontre tôt des artistes dans sa famille recomposée. Sa première boîte de couleurs lui est offerte par l'impressionniste allemand Max Liebermann.

Démêler le vrai du faux

Il a fallu beaucoup de recherches à une auteure, à la fois historienne et romancière, qui a déjà travaillé sur Botticelli Manet ou Fragonard dans un bel élan d'éclectisme. Avec Sonia, difficile de déterminer le vrai du faux, même si elle a longtemps tenu un journal intime. La diariste tend à fabuler, parfois pour se protéger. Si l'origine russe est admise, la judaïcité deviendra ainsi toujours plus discrète après son départ pour l'Allemagne, puis la France. Après avoir épousé en secondes noces Robert Delaunay, issu de la bonne bourgeoisie catholique, elle deviendra même inexistante. Il y aura juste le douloureux réveil de l'Occupation, quand l'artiste ne pourra plus quitter le pays pour les Etats-Unis. Robert se meurt (1). Mais sa confession israélite ne donnera lieu qu'à une alerte, inavouée après 1945. Sonia évitera ainsi soigneusement un Marc Chagall qui l'aurait douloureusement ramenée à la case départ.

Il peut sembler curieux de voir construite une biographie sur un déni. C'est pourtant un peu ce que fait Sophie Chauveau dans son enquête en forme de quête. Le plus clair des chapitres reste cependant occupé par la carrière de Sonia, qui débute dans un style proche des expressionnismes germaniques. La jeune femme vit alors avec le grand critique Wilhelm Uhde. Un mariage blanc. C'est ensuite la rencontre avec Robert, un homme au caractère aussi difficile que le sien. Coup de foudre. Sonia, dans l'optique de l'époque, se met au service de son grand homme. Il est permis de voir entre eux des rapports rappelant ceux de Jean Arp avec Sophie Taueber-Arp. Mais si peu de gens savent que Sophie a sa propre production, Sonia deviendra célèbre pour ses produits dérivés. Elle se lance dans la mode et la décoration, histoire de faire bouillir la marmite. Robert a beau être célèbre. Ses tableaux se vendent mal. Et Sonia elle-même a perdu ses immeubles en Russie, confisqués par les Bolcheviques. Plus aucun revenu mensuel fixe après 1918!

Proches de l'Allemagne

Le ménage connaît a à ce moment-là d'autres problèmes. Les Delaunay ont été proches sinon du Reich, du moins des meilleurs artistes de Munich ou de Berlin. Robert a servi, peu avant de 1914, de passeur entre les avants-gardes parisiennes et allemandes. Le couple a du coup passé le conflit au Portugal et en Espagne. Il s'agit sinon des traîtres, du moins de déserteurs. Il leur faudra du temps pour remonter la pente dans la France nationaliste des années 1920. Sonia n'en perce pas moins sur le plan commercial et mondain, avant que le couple revienne en gloire au moment de l'Exposition universelle de 1937. Il conçoit une partie des décors pour des pavillons, leur art passant alors pour essentiellement décoratif.

Discrète dans les années 1950, Sonia va passer ses dernières années en gloire. Une sorte de monument national. Son caractère, qui a toujours été impérieux, se fait pénible même quand elle se veut aimable. Elle vit un conflit permanent avec son fils. Difficile de surprotéger celui qui n'est plus un enfant. Or l'adulte Charles refuse de se voir materné. N'empêche que son Robert passe désormais grâce à elle pour un des pères de l'art moderne. Tant pis si elle apparaît en retrait. Ce Robert, elle l'a un peu créé, après tout! Il est aussi permis d'estimer que leurs œuvres respectives se ressemblent trop. Elle a un peu abdiqué sa personnalité. J'avoue ainsi préférer aux cercles colorés ce qu'une Sonia encore Terk produisait vers 1906. Les années 60 et 70 vont ainsi passer, majestueuses. Une dame triomphante peut s'en aller à 94 ans en 1979.

Une certaine grandiloquence

Bien documenté, le livre se découvre agréablement. Le plus difficile à supporter reste le ton adopté par Sophie Chauveau. C'est grandiloquent. Artificiel. Cette mauvaise littérature détruit le charme. Le lecteur sent trop de phrases fabriquées, avec ce qu'elles comportent de lieux communs. Peut-on vraiment écrire «elle respire l'air du temps à pleins poumons russes» ou parler d'un Chagall arrivant à Paris «plein de rêves yiddish flottant dans les nuages de sa tête»? Non. C'est ici la romancière qui pointe le bout de son nez.

(1) Il s'éteindra en 1941.

Pratique

«Sonia Delaunay, La vie magnifique», de Sophie Chauveau, aux Editions Tallandier, 412 pages.

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