Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Soleure fête ses 2000 ans. Son Kunstmuseum réussit l'exposition pour le bimillénaire

Thématique, l'exposition passe des portraits de Soleurois célèbres à la topographie de la ville, avec un détour par les commandes publiques (ou privées) du XXe siècle.

Les "Travailleurs de l'asphalte" d'Otto Morach (1914)

Crédits: Succession Otto Morach, Kunstmuseum, Soleure 2020.

Cela ne se voit peut-être pas, comme ça. Mais Soleure fête cette année ses 2000 ans. Rien ne subsiste de son passé romain. Pas même un tracé. La petite ville suisse alémanique a aujourd’hui encore un aspect médiéval et baroque. Elle offre ainsi ses tours, ses fortifications et ses rues sinueuses (un second article sur la cité elle-même suit immédiatement celui-ci). Ce n’était pas une raison pour que son Kunstmuseum, situé hors du périmètre historique dans un quartier du XIXe avec de superbes bâtiments néo-Renaissance, ne célèbre pas l’anniversaire. Il n’y a cependant rien dans ses salles pour rappeler l’existence de Solodurum. Que voulez-vous? C’est loin, tout ça…

Construit à la fin  du XIXe siècle, mais remanié plusieurs fois depuis, le Kunstmuseum n’est pas bien grand. Dans les années 1970, je l’ai ainsi encore connu avec un rez-de-chaussée réservé à l’histoire naturelle. Les petites bêtes et les grandes sont parties ailleurs. Un nouvel établissement a accueilli tout ce monde taxidermisé. Ce sont ces espaces libérés qui accueillent aujourd’hui l’exposition du bimillénaire. Intelligemment, l’équipe du musée a choisi de traiter un thème par salle, en laissant une large place au XXe siècle. Il s’agissait d’illustrer la place que la cité a récemment occupé, et conserve encore, dans les milieux de l’art contemporain suisse. Il fallait aussi montrer que l’institution reste tournée vers l’avenir, ce vaste inconnu. Vous trouverez ainsi quelques part dans le parcours Marie-Theres Amici, Raffaella Chiara ou Pavel Schmidt. Certaines emplettes datent ainsi de 2019.

L'omniprésente Gertrud Müller

Parmi les salles thématiques, l’une s’attache aux figures des Soleurois marquants… ou tout au moins portraiturés. La galerie commence avec les effigies de Wilhelm et Anna Fröhlich-Rehn par Hans Asper, réalisées en 1549. Le couple nous est montré par Hans Asper dans la manière sèche et plate des peintres allemands de l’époque. Ce sont des œuvres très dessinées et volontairement sans effets de profondeur. Le visiteur peut ensuite passer aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles. La toile la plus étonnante reste «Kritik» du Soleurois Frank Buchser (1898). Un vigoureux autoportrait annonçant Lovis Corinth, avec détracteurs ricanants. Il y a aussi deux images de Gertrud Müller, la sœur du collectionneur Josef Müller, future bienfaitrice de l’institution. Ferdinand Hodler nous la montre dans son éclat de 1917. Hans Berger livre au spectateur une femme quelque peu durcie en 1931. Au premier étage, le visiteur peut découvrir le contenu de la Stiftung Dübi-Müller (Dübi étant le nom de son mari): Van Gogh, Degas, Cézanne, Cuno Amiet, Matisse. Manque le grand Klimt, celui-ci ayant été prêté à Lausanne.

Anna Frölich-Rehn Par Hans Asper (1549). Photo Kunstmuseum, Soleure 2020.

Mais redescendons les marches. Deux salles s’attachent à la topographie soleuroise. Gravures anciennes, mais aussi représentations modernes. Le public peut ainsi passer du plan de Matthaus Merian de 1642 à d’étonnants tableaux d’Otto Morach (1887-1973). Cet expressionniste suisse constitue une grande figure des débuts du XXe, mais personne (ou presque) le sait. Signées par un nom berlinois ou moscovite, ses toiles vaudraient des fortunes. Entré au musée en 2019, «Procession» de 1916 est une toile extraordinaire dans les rouges, tandis que «Travailleurs de l’asphalte» de 1914 se situe à l’avant-garde de l’époque. C’est comme si Morach avait connu le cubo-futurisme russe. Notons qu’il y a plus inconnu encore. La vue duvetée des maisons plongeant dans les brouillards de l’Aar faisant l’affiche est signée par une Amanda Tröndle-Engel. Une femme dont j’avoue n’avoir jamais entendu parler auparavant… Un beau morceau de peinture, un peu attardé tout de même pour 1931.

Dieter Roth et Roman Signer

Un chapitre entier (autrement dit une salle) se voit voué à la commande publique. Une bonne idée. Deux œuvres offrent ici un fort contraste. Le bronze préparatoire à un grand «David» de Karl Geiser date de 1944. Il s’agit d’une œuvre forte, mais dans un goût classique qui aurait alors beaucoup plu dans les pays totalitaires. Sur la cimaise d’à côté se trouve proposée une fresque détachée d’un garage Frigerio, dont elle ornait un mur. Abstraite et rageuse, cette œuvre inattendue date des tout débuts de Dieter Roth, qui avait 22 ans en 1952. On a l’impression que des décennies séparent ces deux créations, chacune réussie dans son genre. Il n’y a pourtant que huit ans. Le musée renvoie par ailleurs à l’extérieur afin de découvrir un Roman Signer, le trublion de l’art helvétique. Sa botte soulevant et recrachant de l’eau se trouve dans le bassin placé devant le musée. L’itinéraire se poursuit encore avec des achats récents de gens souvent en lien avec Soleure.

"Procession" d'Otto Morach (1916). Photo Succession Otto Morach, Kunstmusuem, Soleure 2020.

Tout n’est pas fini après. L’étage ne contient pas que la Fondation Dübi-Müller. Il y a le reste. Et dans ce reste figurent aussi bien la «Madone de Soleure» de Hans Holbein, réalisée en 1522 au moment où pointait la Réforme, que «La Vierge aux fraisiers». Ce panneau des années 1425 constitue l’un des sommets de la peinture germanique un peu doucereuse qui s’épanouissait alors entre Munich et Cologne. Et puis il ne faut pas oublier deux Hodler d’anthologie. Le portrait de Gertrud Müller en robe du soir rose a récemment été montré à New York par la Neue Galerie aux côtés de celui d’Adele Bloch-Bauer par Gustav Klimt. Quant au «Guillaume Tell», il fait partie aujourd’hui encore de l’imaginaire helvétique…

P.S.
Une salle entière abrite par ailleurs des peintures tirées de la Fondation Max Gubler (1898-1973). Encore un peintre alémanique à découvrir de ce côté de la Sarine! Je vous en avais parlé il y a quelques années au moment d’une exposition à Berne.

Pratique

«Genius Loci Solodorensis», Kunstmuseum, 30, Werkhofstrasse, Soleure, prolongé jusqu’au 18 octobre. Tél. 032 624 40 00, site www.kunstmuseum-so.ch Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 17h, les samedis et dimanche dès 10h.

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