Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Sociologue et économiste de l'art, Raymonde Moulin s'est éteinte à 95 ans

Peu de gens ont été souvent cités qu'elle depuis la fin des années 1960. La Française n'a cependant jamais été traduite. Trop claire, sans doute, pour les universités anglo-saxonnes.

L'un des grands livres de Raymonde Moulin, dont il existe fort peu de portraits photographiques.

Crédits: DR

«Le premier homme de ma vie aura été le «David» de Michel Ange.» Pour dire cela, il faut une certaine dose d'humour et une totale absence de prétentions. Raymonde Moulin, qui vient de disparaître à 95 ans, aurait pourtant pu se permettre de regarder le monde de haut. Peu d'universitaires ont été autant cités qu'elle, du moins en ce qui concerne le marché de l'art contemporain. La Française n'avait pourtant jamais été traduite en anglais. Probablement pas assez ennuyeuse ou insuffisamment jargonnante. Elle n'a pas fait non plus école dans son pays, même s'il se retrouve beaucoup de ses idées chez des chercheuses aussi influentes aujourd'hui (du moins à mes yeux) que Nathalie Heinich ou Annie Cohen-Solal. Deux femmes qui, elles aussi, savent s'adresser à de vrais lecteurs.

Chose incroyable, Raymonde Moulin, dont Harry Bellet a annoncé le décès sur le site du «Monde» le 11 août, était née à Moulins. Une provinciale donc. Elle a commencé par s'intéresser à l'archéologie, puis elle a bifurqué vers le temps présent, comme le racontait Roxana Azimi dans une bonne page du «Journal des Arts» en février 2011. Elle s'est ainsi créé, mine de rien, un domaine propre. Le marché de l'art sentait trop l'argent pour séduire dans les années 1950 ces gens tristes que sont souvent les universitaires (1). La scientifique va peu à peu en dégager une nouvelle approche, très loin du dogmatisme néo-marxiste culpabilisant de Pierre Bourdieu. La dame se situera ainsi quelque part entre la sociologie et l'économie. Le tout basé sur une solide étude de terrain. Avec des rencontres. Raymonde Moulin n'avait peur de parler ni aux galeristes, ni aux artistes. Sur ces derniers, elle avait une phrase amusée: «Quand tout va mal pour eux, ils veulent rencontrer des sociologues et des économistes. Quand tout va au contraire bien, ils préfèrent les philosophes.»

Un monde en mutation

Raymonde Moulin avait publié son premier livre important, souvent pillé pour son contenu, en 1967. C'était «Le Marché de la peinture en France». Art actuel, à une époque où le public en parlait encore peu. Parmi ses publications suivantes se détachent «L'artiste, l'institution et le marché» en 1992, «De la valeur de l'art» en 1995 et «Le monde de l'art, Mondialisation et nouvelles technologies» en 2003. En un demi siècle, le marché s'était totalement transformé. Il y avait eu la montée des prix pour un très petit nombre d'artistes, l'intervention toujours plus lourde de l'Etat en France et la multiplication des institutions. L'apparition de collectionneurs-spéculateurs aussi. Très médiatiques, ces derniers! D'où un intérêt académique devenu plus soutenu, et souvent plus abstrait. Parmi les vrai analystes du milieu, je préférerais maintenant citer les ouvrages, faits en apparence d'entretiens (mais habilement dirigés), d'Anne Martin-Fugier. Il n'est jamais déshonorant de mettre ses mains dans le cambouis. Parler du marché de l'art, c'est avant tout expliquer des mécanismes en compagnie de ses acteurs.

(1) Il s'est cependant publié, hors universités, des livres ayant fait date. Du moins à mes yeux. On peut ainsi considérer en France «La vie étrange des objets», le premier ouvrage de Maurice Rheims, paru en 1960, comme un jalon. Il se limitait cependant à l'art ancien. Il y a aussi eu des journalistes de haut vol comme Souren Melikian de l'«Herald Tribune», aujourd'hui passé au CNRS.

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