Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Vivre léger est-il devenu une nouvelle forme d'esthétique?

Crédits: Syndicat national des duvets et des plumes

C'était en 1951, mais certains signaux mettent du temps à passer. Norman Parkinson montrait un élégant mannequin en pleine brousse, sous une hélice d'avion. Pour découvrir le Continent noir, la jeune femme n'avait d'un sac à main et un «beauty case». Huit ans plus tard, l'Anglais récidivait en présentant un couple courant sans bagages sur un pont de New York. Libre de toutes entrave. Norman Parkinson (1913-1990) est un grand photographe. On le sait trop peu, même si certaines de ses images trottent dans nos têtes. Le noir est blanc s'imprime de plus mieux que la couleur dans nos mémoires. Mais ce n'est pas de cela que je vais vous parler aujourd'hui. 

Le message subliminal qu'envoyait «Vogue» en 1951, était que vivre léger devenait désormais le comble du chic. Bien sûr des stars du type Liz Taylor allaient encore arriver longtemps dans leur chalet de Gstaad avec 60 valises, mais c'étaient des attardées. «Less is more», disait déjà (mais en allemand) l'architecte Mies van der Rohe en 1949. Côté mode, Cristobal Balenciaga, cet anti-Dior, faisait déjà à l'époque la chasse aux détails inutiles. Dans le domaine du mobilier, le design d'après-guerre se chargeait, lui, de supprimer toute fioriture, ce qui n'allait pas sans une certaine déshumanisation. C'est quand même chouette ce que peut créer une main, même si j'aime bien la chaise «superleggera» de Gio Ponti!

Maigreur et vide 

Aujourd'hui, le vivre léger a envahi la vie de ceux qui ont, paradoxalement, souvent de l'argent. Il faut d'abord le prendre au propre. On n'a jamais connu autant de régimes alimentaires amaigrissants, si possible contraignants. Sans ci. Sans ça. Sans rien. On n'est dans l'idéal jamais assez mince, même s'il reste difficile de ressembler aux monstres osseux (grands pieds, genoux cagneux) défilant en faisant la gueule sur les podiums des défilés. D'où cette grande peur médiatisée de l'anorexie. La nouvelle maladie chic. Celle qui a remplacé la tuberculose du XIXe siècle. Une atteinte au corps pourtant rare. Le grand problème actuel, hélas moins valorisant dans les magazines, serait plutôt l'obésité. Certains restaurants huppés l'ont d'ailleurs bien compris. Il n'y a (presque) plus rien dans leur assiettes design. 

Côté décor, c'est le triomphe du vide. La tornade blanche. Il n'y a jamais eu aussi peu de choses dans les appartements. Du moins ceux qui se veulent dans la mouvance. Quelques meubles indispensables. Un ou deux gros objets. Voyants. Pas de tableaux, surtout. Le nouveau luxe, c'est l'espace. Le volume. Le cubage. Au prix où il sont aujourd'hui, autant qu'ils se voient un maximum. Il suffit pour s'en persuader de feuilleter (les acheter ne sert pas à grand chose) les revues de décoration. Toutes les mêmes.

Tout poser sur le trottoir 

Il faut dire que ces restrictions correspondent à de nouveaux modes de vie. Les gens savent qu'il exerceront dorénavant plusieurs métiers successifs, et ce parfois dans des endroits très différents. Avec d'autres compagnons, en plus, vu le taux des divorce (même si vivre en union libre fait tout de même plus classe). Alors pourquoi transformer les déménagements en poussées de menhir, façon Stonehenge? On pose en commun les meubles sur le trottoir (cela s'est beaucoup fait devant chez moi, avant que la voirie n'y mette le holà). On donne un dernier tout de clés dans la serrure. Et c'est parti pour un nouveau destin. 

Dans ces conditions, les accumulateurs sont devenus rares. On parle à leur propos, et en dépit de tout bon sens, de «diogènes» (1). Ce sont d'excellents clients pour les pages «société» des journaux, puisqu'il s'agit de malheureux. Les grands collectionneurs friqués posséderont plutôt des dépôts, comme les musées. Ils peuvent ainsi posséder beaucoup sans avoir à tout subir à la fois. Les greniers et les caves ont en effet quasi disparu. Les maisons de famille (trois générations au moins), qui servaient au mieux de garde-meubles et au pire de dépotoir, se retrouvent actuellement à la peine. Même les Français, qui y restaient si attachés les vendent, ou tentent du moins de le faire dans un milieu immobilier rural engorgé. Une maison de famille, c'est comme un château en moins bien. Cela devient vite un poids. La meilleure résidence secondaire, c'est tout de même l'hôtel si on est riche. La location avec moins de moyens financiers (2).

Un monde mobile 

Après «voyager léger» (il n'y aura bientôt plus que les Japonais pour traverser Venise avec des valises à roulettes plus grosses qu'eux), il y a donc le «vivre léger». Un univers moins formel, pouvant aller jusqu'au sans-gêne. Il est toujours agréable de donner l'impression d'avoir fait des efforts. Un monde mobile. Nous sommes dans l'ère des flux. De l'immatériel. De l'insaisissable. Je vous ai déjà dit que je connaissais des gens n'achetant plus que ce que ce qu'ils pouvaient porter eux-même. Quand certaines œuvres d'art encombrantes leur plaisent, certains amateurs se contentent de les prendre en photos. Elles seront ainsi dans le portable, à côté de enfants. Et les livres... Pourquoi s'en encombrer, même la vente de l'«e-book» ne décolle toujours pas en Europe? On en a vite des tonnes.

J'ai parlé un peu plus haut d'enfants. Ils forment la grande contradiction. Il suffit de regarder autour de soi, surtout dans les milieux bobos (même je peux comprendre que vous les fuyez). Incroyable ce qu'on peut y voir (et souvent entendre, vu les éducations libérales) comme moutards! Or, comme fil à la patte, il n'y a à notre époque pas mieux. Vers 1970, on considérait qu'un fils ou une fille partait autour de ses 20 ans. Puis il y a eu la génération «Tanguy». Maintenant, on en arrive au contrat à vie. Vu les aléas de l'existence, ces chers petits peuvent revenir à tout âge chez papa et maman. Et là, finie la légèreté, que seul Milan Kundera a qualifiée dans un de ses romans d' «insoutenable»! 

(1) Le philosophe Diogène, qui vivait au IVe siècle avant J.-C. préconisait au contraire un dépouillement total.
(2) Avec le grand âge, la résidence secondaire devient hélas l'hôpital.

Photo (Syndicat national des duvets et des plumes): Une plume, la chose qui a longtemps symbolisé la légéreté.

Prochaine chronique le jeudi 16 mai. Richard Avedon à Paris. 

 

 

 

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