Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/N'y a-t-il plus que des femmes pour s'occuper des musées?

Crédits: DR

Il y a là une directrice, des conservatrices, des assistantes, des médiatrices et bien sûr une chargée de communication (on ne dit plus attachée de presse). Nous sommes dans un musée de taille moyenne, quelque part en Suisse romande. L'équipe se révèle entièrement féminine, à part l'une des deux personnes préposées à la caisse. Plus, bien sûr, l'équipe technique. Ceux qui clouent, portent les caisses et transportent les œuvres dans les soutes. Quoique... Il me semble bien avoir vu une femme lors d'un des transports. Une nouveauté pour moi. Il subsiste, comme cela, des bastions. Dans les deux sens, du reste. Le cinéma connaît toujours ses script-girls. Les orchestres symphoniques sont longtemps resté des «all men cast», à l'exception de LA harpiste. 

Il faut se faire à l'idée. Le musée se féminise. La chose remonte assez loin. C'est l'un des premiers lieux officiels où celles que Simone de Beauvoir avait nommées «Le deuxième sexe» (parce qu'elles venaient en second) ont trouvé leur place. Mieux qu'à l'université, où nous restons d'ailleurs toujours loin de la parité en 2017. L'histoire de l'art semblait une discipline très féminine. Elle paraissait idéale pour des jeunes filles convenables en attente d'un mari. Il s'agissait en apparence d'un vernis culturel pouvant servir plus tard. Rares demeuraient pourtant celles qui poursuivaient jusqu'au bout, passant des examens, entamant une thèse, la soutenant et postulant ensuite pour des postes qu'elles obtenaient parfois. Je rappelle que le Musée d'ethnographie genevois (on ne parlait pas encore de MEG) a très tôt connu une directrice. Marguerite Lobsiger-Dellenbach est restée en fonction de 1952 à 1967.

Questions de salaires 

C'est pourtant cette dernière marche qui reste aujourd'hui le plus difficile à grimper. Le fameux «plancher de verre». Ou alors il s'agit d'un acte volontariste, annoncé comme tel, ce qui le dévalorise. On pense à la récente nomination de Laurence des Cars à la tête d'Orsay en remplacement de Guy Cogeval. Il «fallait une femme», après des choix mâles par reculade finale au Louvre et au Centre Pompidou. «Je trouve cela fâcheux», déclare une conservatrice genevoise. «On ne devrait regarder que le CV et tenir compte du résultat des entretiens. Pour un poste plus modeste, à l'administration, nous avions pensé chez nous qu'un homme rétablirait l'équilibre. Il s'est fait qu'un CV féminin nous apparaissait indiscutablement meilleur à l'analyse. Nous n'allions pas sacrifier une personne compétente pour des questions de convenances.» 

Nous sommes ici à Genève, où les salaires muséaux sont élevés. Nettement plus que dans le canton de Vaud, d'ailleurs. Mais il faut voir la réalité en face. Dans un pays comme l'Italie, où les postes culturels les plus prestigieux sont longtemps restés (restent encore parfois) sous-payés, la féminisation était (et demeure) d'ordre économique. Il y avait trois cas de figure. Ou bien l'heureuse élue était une sainte laïque vivant d'eau fraîche. Ou elle avait un mari riche, auquel elle apportait du prestige intellectuel et social. Ou elle jouissait d'une fortune personnelle. La «dottoressa» régnait en se serrant la ceinture, même si elle avait, comme c'est longtemps arrivé, le Musée des Offices de Florence sous sa responsabilité. Les choses sont en train de changer, du moins pour les postes d'Etat les plus importants. Le ministre de la culture Dario Francheschini a promis de vrais salaires aux postulants de sa réforme de 2016.

Même sexe, même âge 

Mais revenons en Suisse. «Je suis frappée par cette situation», explique une assistante-conservatrice romande. «Aux étages, nous ne sommes que des femmes, sensiblement du même âge, et dans la même situation familiale, vu que nous avons en général des enfants en bas âge. Il en découle forcément parfois des tensions.» «C'est très mauvais», explique une ancienne directrice d'institution, pourtant féministe de la première heure. «Un musée se doit de représenter la société dans la composition de son équipe. Il faut des hommes, des femmes et de tous les âges. Des débutants comme des gens au bord de la retraite, ces derniers représentant la mémoire du lieu.» Certains hommes assurent aujourd'hui encore pour défendre leur place qu'une direction féminine reste plus «émotionnelle». Parfois oui. Souvent non. Je ne pense pas que les femmes d'affaires chinoises se montrent particulièrement émotionnelles si elles veulent arriver au but qu'elles se sont fixé... 

Que faire? Composer. J'ai récemment vu une exposition d'UN conservateur au Mudac, ce musée lausannois passant à l'extérieur pour ultra-féminisé. L'Elysée a nommé afin de remplacer le «second» Daniel Girardin, qui partait à la retraite, un homme dans la cinquantaine. Ce n'était pas le nom auquel les «insiders» pensaient. Mais une femme de plus aurait fait basculer l'équipe dans le monocolore. Un «quinqua» fait de plus bien auprès d'une directrice à laquelle on a trop reproché son éblouissante jeunesse. Ce n'est sans doute pas stratégique. Il ne s'agit pas d'un résultat avoué. Mais l'effet produit est là. Incontestable. Il y a du reste toujours une impression étrange lorsqu'une femme se voit remplacée par un homme. Une chose mal ressentie par certaines, qui y voient une atteinte et une régression. Comme me le rappelait un conseiller d'Etat genevois (vous voyez que j'ai des relations), «les crispations, les susceptibilités et les revendications sont devenus tels qu'on finira par un blocage général.»

Bien plus d'étudiantes que d'étudiants 

Je conclurai en disant qu'il faut au moins éviter les choix de principe et les uniformisations abusives. Ils sont au moins aussi contre-productifs que les concessions «politiques». L'important, c'est tout de même que le musée fonctionne. En produisant des choses. En utilisant les compétences. En évitant les guerres de tranchée. Les rivalités. La bonne marche tient à la qualité des personnes réunies (qui aient si possible une personnalité propre) et à leur aptitude à travailler ensemble. Un musée, c'est tout de même une entreprise, même si elle ne doit pas viser qu'à la rentabilité. 

Et puis, et ce sera le dernier mot (une amie conservatrice m'a du reste dit que je ne devrais pas aborder un tel sujet), il faut tenir compte d'une réalité arithmétique. Les cours d'histoire de l'art, dans les universités, attirent aujourd'hui presque exclusivement des filles. Elles composent le 90 pour-cent des effectifs. Parfois même davantage. Il y en a forcément de très brillants sujets dans le lot. C'est donc elles qui décrocheront un jour prochain presque tous les postes. C'est logique. C'est heureux. A moins d'admettre qu'un directeur de musée soit avant tout un manager. Un technocrate. Un comptable. Une idée qui gagne du terrain... mais qui ne concerne évidemment pas les conservatrices.

Photo (DR): Laurence des Cars, la nouvelle directrice du Musée d'Orsay. Un choix très politique. Il eut fallu éviter de l'annoncer comme tel.

Prochaine chronique le dimanche 6 août. Evian passe son été avec Paul Delvaux.

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