Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/ Construit-on vraiment avec méthode une collection d'art?

Crédits: Timothy A. Clary/AFP

«J'ai lentement bâti ma collection.» Répétée par des bouches diverses, mais généralement satisfaites, cette petite phrase me laisse circonspect. Construit-on vraiment une collection comme une maison, sachant que l'édification de cette dernière suppose déjà des impondérables? Existe-t-il encore des projets globaux, comme dans les années 1920, quand Oskar Reinhart, à Winthertour, notait dans un calepin ce qui semblait manquer à son ensemble amassé grâce à une fortune considérable (il l'avait héritée), un temps infini (il ne travaillait pas) et où les chefs-d’œuvre abondaient à des prix encore raisonnables sur le marché? 

Ex-directeur du Louvre, Pierre Rosenberg, plutôt situé du côté de l'art ancien, assure volontiers qu'une collection exige trois éléments: le temps, l'argent et les connaissances. Lui-même a accumulé dans son existence des milliers de pièces qui devraient finir dans un musée à créer aux Andelys, lieu de naissance de son peintre préféré, Nicolas Poussin. Trois, cela fait beaucoup d'exigences complexes, surtout si l'on pense à l'adage voulant que le temps soit aussi de l'argent. En matière d'art, il y a par ailleurs les sélectifs, qui développent une haute idée de ce qui mérite de se voir acquis (et généralement d'eux-mêmes) et les boulimiques, généralement impulsifs. Ces derniers vont se raréfiant. J'ai tout de même croisé des gens totalisant chez eux et dans des entrepôts plus de mille œuvres contemporaines. Là, on construit moins que l'on entasse. Mais sans de tels amateurs, le marché de l'art s'effondrerait, faute de base. Que ferait-on du moyen de gamme?

Une personnalité propre, ou pas 

«Construire lentement» suppose de l'opiniâtreté et de la constance. Or les temps changent. Les goûts personnels et le goût collectif évoluent. Il existe par ailleurs un temps d'apprentissage, avec les fameuses erreurs de jeunesse. Celles dont on a honte plus tard. Faut-il les conserver, ces fautes? Les sélectifs ne le feront jamais. Et puis, il y a ceux qui changent d'horizon, sous l'effet d'un hasard ou d'une rencontre. Ils passent en principe du classique au moderne, mais il se trouve des exceptions. Tout le monde n'aime par ailleurs pas trancher, et donc exclure. Certains voient certes leur collection comme une chose un peu muséale (en plus petit), et par conséquent pourvue de sa personnalité propre. D'autres forment des sortes d'autoportraits, avec ce que cela permet de diversité, voire de contradictions. Le résultat est supposé leur ressembler. 

Ces préliminaires faits, je veux tout de même rappeler l'importance du hasard, facteur non cité par Pierre Rosenberg. C'est pourtant l'élément essentiel, même s'il offre un aspect inacceptable dans la mesure où il échappe au contrôle tant désiré. Lors d'une vente aux enchères, vous êtes là ou pas là. En pleine forme, ou un peu ramolli. Les objets passent (métaphoriquement) sous le marteau dans tel ou tel ordre. Vous disposez ce jour-là de telle ou telle somme à dépenser. Il y a du monde ou non dans la salle. Au moment voulu, un appel téléphonique se fait entendre, ou c'est au le silence. Une offre sort du Net ou pas. Avouez que cela donne beaucoup d'inconnues! Et puis, imaginons que vous ayez acheté quelque chose. Cela va vous empêcher de continuer. Le fric, vous l'avez déjà dépensé. Pas question d'aller plus loin, même s'il se produit ce qu'on appelle un «trou de vente». Le lot que vous êtes le seul à convoiter. Au revoir, et à la prochaine!

Un travail en continu 

Si pour une vacation, il suffit d'en pris connaissance par la réception du catalogue, une recherche sur le Net où des «alertes» électroniques, tout se complique avec les galeries et les foires. Certes, la plupart d'entre elles possèdent leur site, l'une des plus vieille maisons de Paris (Prouté, fondé en 1878) venant de s'y mettre ce printemps. Il faudrait pourtant régulièrement passer chez les marchands et aller personnellement aux foires si vous voulez tout maîtriser. Au rythme où se développent ces dernières, je crains que vous ne fassiez plus que cela, avec ce que cela suppose de liquide dépensé, de temps perdu et d'incapacité à choisir pour finir. Plus l'on voit de choses, moins on parvient à se décider. Ce n'est pas pour rien, jadis, que les grands marchands new-yorkais montraient quelques pièces sélectionnées à leurs clients les plus riches. Il fallait que ceux-ci tranchent le plus vite possible. 

Et puis, la plupart des intéressés ont autre chose en tête que leur ensemble. Naguère, le profil restait simple. Un collectionneur était un monsieur (bien plus rarement une dame) oisif, célibataire, avare pour lui-même et chez qui un chien ou un chat aurait fait désordre. L'enfant, c'était la collection. Elle avait non seulement l'avantage de ne pas parler, mais de rester immobile aux murs. Aujourd'hui, on se veut paradoxalement plus famille. En couple, en tout cas. D'où querelles. D'où divorces. D'où partages. Les maisons d'enchères admettent qu'une séparation, surtout dramatique, leur apporte autant d'objets que la mort ou les dettes. Certaines collections sont ainsi «mortes» subitement. L'un des cas les plus célèbres reste celui de l'acteur Edward G. Robinson (peinture moderne). Il avait dû tout vendre à l'armateur grec Niarchos afin de se débarrasser au plus haut prix de son épouse.

Les aléas de la vie 

Vous voyez que cela fait déjà beaucoup d'incidences. Il faut parfois y ajouter un départ lointain (beaucoup d'Américains vendent ce qui les encombre avant de passer d'une ville à l'autre), un besoin subit de liquidités, un achat trop coûteux, une certaine lassitude, et finalement l'âge. Bien des parents se désolent de ne pas trouver de repreneurs parmi leurs descendants. Il vendent donc peu à peu pour pouvoir léguer de l'argent frais. C'est là de la déconstruction, comme diraient les architectes modernes. Ou alors ces gens disperseront l'équivalent de leurs cendres en donnant à des musées. 

Les musées... Je finirai par là. Forment-ils vraiment leurs collections? J'en doute. Beaucoup d'entre eux sont nés d'un don lointain, qualitativement et quantitativement important. D'autres amateurs ont suivi leurs traces. Il pleut toujours où c'est mouillé. Une société d'Amis s'est créé autour de ces institutions à un certain moment. L'Etat (ou plus généralement la Ville) subventionne, mais... La somme ne suffit pas à réaliser les achats voulus. En plus, la tendance officielle semble aujourd'hui au retrait. Il y a bien vingt ans que les institutions municipales genevoises se sont retrouvées au pain sec. Plus de budget d'acquisition.

Décider en comité 

Comment pallier la chose? Les institutions doivent pouvoir compter sur des aides extérieures. Encore faut-il savoir se rendre sympathique. Tisser des liens exige du tact et de la diplomatie. Mais il y aura toujours, ou presque, une négociation. Directeurs et conservateurs pilotent jusqu'à un certain point. Notez pourtant que, même pendant le temps des vaches grasses, c'était déjà le cas. On peut rarement dire que les achats effectués en commissions, avec ou sans l'accord (dans les pays anglo-saxons) de «trustees», résultent d'un coup de cœur, ni qu'ils reflètent une quelconque personnalité. C'est la solution médiane qui prévaut. Si l'achat ne s'imposait pas d'évidence, celui qui se fait a le mérite de ne pas trop déplaire à la majorité. Les collections de musées offrent volontiers un côté tiède. Où a donc passé la passion?

Photo (Timothy  Clary/AFP): Une vente haut de gamme. Un achat en exclut fatalement un autre.

Prochaine chronique le samedi 27 mai. Porcelaine de Nyon à nouveau. Grégoire Gonin a écrit un livre sur sa triple histoire économique.

 

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