Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Skopia fait "Une promenade de ce côté" avec Jean-Luc Manz à Genève

Le peintre romand propose des toiles nouvelles nées de pages publicitaires de "Libération". Rencontre avec un artiste abstrait qui s'est laissé aller à la joie de créer.

L'une des "Promenades".

Crédits: Jean-Luc Manz, Skopia, Genève 2020.

La galerie ne s’exprime désormais plus qu’en anglais, du moins sur son site. Il est permis de s’interroger gravement sur la chose. Cet état de fait n’empêche pas Pierre-Henri Jaccaud de présenter en cette fin de saison un artiste au retentissement avant tout régional. Eh oui, cela existe et c’est très bien comme ça! Jean-Luc Manz a trouvé dans la Suisse romande son pré carré. Il y fait cette fois «Une promenade de ce côté», avec quelques titres proustiens. L’occasion de présenter des toiles nouvelles, violemment colorées et au format adapté aux appartements d’ici. La possibilité aussi pour son public de rencontrer un homme discret ne se grisant pas de mots creux. Avec Manz, l’interlocuteur a l’impression de rester dans un art simple. Presque artisanal. Vous allez voir que vous comprendrez tout.

D’où venez-vous Jean-Luc Manz?
Je suis né à Neuchâtel en 1952. Mon enfance et mon adolescence sont déroulées à Montreux. Je sors d’une famille où l’on ne faisait pas d’études. Mes parents auraient voulu pour moi un apprentissage. Ils étaient dans la restauration alimentaire. Il se fait qu’à l’école j’ai eu comme enseignant le professeur Gagnebin. Il me voyait bien, après avoir détecté en moi des dons de dessinateur, devenir restaurateur... en peinture. Un peu comme Théo Hermanès, à qui l’on confiait les chantiers importants. J’ai tout de même fini par entrer en formation, après mon échec au gymnase, chez un photographe montreusien qui s’appelait Schlemmer. Cela s’est bien passé. Le seul ennui, c’est que je détestais la photographie.

Et après?
J’ai vécu un certain temps en communauté, comme cela se faisait beaucoup à l’époque. C’était en campagne, à Bioley-Orjulaz. Cela a été pour moi une expérience fondatrice. C’est là que j’ai rencontré un homme qui m’a offert une plume et de l’encre de chine. Il s’est fait depuis connaître comme historien de l’art dans les universités sous le nom de Dario Gamboni. J’ai donc commencé par faire des dessins figuratifs en noir et blanc. J’ai eu la chance de les voir exposés dès 1976 chez Jacqueline Rivolta, qui tenait une galerie en plein Lausanne. Grâce à elle, j’ai connu beaucoup de gens. Des artistes et de futurs clients. J’ai aussi croisé Pierre Keller. Il enseignait l’art au collège, et je l’ai remplacé à Aigle.

Comment avez-vous passé à l’abstraction?
Assez vite après. J’ai vu en 1977 une présentation du Kunsthaus de Zurich, montée par Erika Billeter (la future directrice du musée de Lausanne) qui s’intitulait «Drawing Now». J’ai ainsi découvert le minimalisme, représenté par des Américains. Un nouveau monde s’ouvrait à moi, qui restait cloué à ma table de dessin. Tout s’est alors enchaîné. J’ai été en fait formé par une suite d’expositions et de voyages. Cela dit, j’ai aussi passé, aux Beaux-Arts de Genève, par l’atelier des Defraoui.

Que faisiez-vous à l’époque?
Mon premier travail abstrait a consisté en un recouvrement. J’effaçais les textes du quotidien «24 Heures» par des couches d’encre qui suivaient le mouvement des paragraphes. C’était un peu la même chose de ce que je propose à nouveau aujourd’hui en peinture avec «Une promenade de ce côté». Contrairement à d’autres, je ne suis pas un artiste de textes. De lettrages. J’en suis arrivé à une abstraction géométrique dans laquelle je me sentais à l’aise. De 1974 à 1984, je me suis contenté de papier et d’encre. Une décision assumée, mais il s’agissait aussi là d’un choix économique. Mon atelier se trouvait dans mon appartement.

Qu’est-ce qui vous fascine dans la géométrie?
Tout est venu de Casimir Malévich, qui reste pour moi une référence. Le carré noir. Le carré blanc. Mais je suis aussi pourtant un coloriste, même si je ne comprends rien à la théorie des couleurs. Elles conservent pour moi leur part de mystère.

Comment s’est fait le passage du papier à la toile?
J’avais très peur de celle-ci. Je gardais l’impression quelle n’était pas faite pour moi. Je me suis tout de même lancé en 1982. Un ballon d’essai. J’ai alors produit deux œuvres. La suite n’est venue qu’en 1986. J’ai commencé à utiliser des tons purs. Ceux qui sortaient directement du tube. Jusqu’à ces derniers temps, je ne procédais encore à aucun mélange. Je me suis de plus concentré sur les les trois couleurs primaires. J’ai ainsi rempli durant quinze ans des damiers, que j’ai décliné dans tous les genres. Je me laissais porter par les influences extérieures. Je suis curieux de nature, et mes intérêts ne se limitent pas à l’abstraction. Mes œuvres ont aussi commencé à grandir. Je suis arrivé à des deux mètres sur trois.

En travaillant tout seul?
Je ne fais pas partie de gens utilisant des assistants. Je fais tout moi-même, en commençant par la toile que je tends sur un châssis. Cette implication totale m’offre un plaisir contemplatif un peu mystique. La chose signifie aussi que je ne produis pas beaucoup. Il n’y a pas chez moi d’effort quotidien. Il faut dire que j’ai enseigné parallèlement, et que cela a beaucoup compté pour moi. Je me suis engagé dans un collectif d’artiste, comme M2 à Vevey. J’ai voyagé. Je vois des gens. Une part de mon temps d’artiste demeure occupée par mon travail à des carnets, qui sont devenus à la longue comme un journal intime. Moins intime, maintenant. Deux conservatrices de musée, Julie Enckell à Vevey et Nicole Schweizer à Lausanne m’ont poussé à les montrer.

Que vous apportent ces carnets?
Mon travail pictural a quelque chose d’aride. Je dirais que mes carnets le rendent plus humain.

Vous avez aussi exposé vos toiles.
Je suis venu chez Skopia quand la galerie se trouvait encore à Nyon. J’ai ensuite collaboré à Lausanne avec Patrick Roy, qui a disparu du paysage. Il était au Flon, qui vivait alors ses grandes années. Je suis donc revenu chez Pierre-Henri Jaccaud. Il faut dire que le marché romand reste minuscule. J’ai tenté une percée en Suisse alémanique avec une galerie de Saint-Gall, puis je me suis contenté du territoire local. J’entretiens un rapport difficile avec le commerce d’art. Peu d’artistes vivent de leur production, comme moi, et cela me gêne. Je suis quelque part satisfait de ne pas dépasser une certaine gamme de prix. Il me semble que je reste d’ailleurs un artiste pour artistes. C’est sans doute pour cela que j’ai autant aimé l’enseignement. Il me donnait l’idée du passage et de la transmission. J’ai été ainsi professeur à l’ESAV puis à la HEAD, qui en forme la suite logique. J’ai donné des cours jusqu’à ma retraite en 2017.

Jean-Luc Manz. Photo Vladimir Boson, Skopia, Genève 2020.

Vous parliez au début d’un atelier grand comme une planche à dessin.
C’est fini depuis longtemps! Je partage depuis dix ans un atelier à Lausanne avec Jean Crotti et Vincent Kohler. Nous ne sommes du reste pas seuls. Il y a avec nous non pas des artistes, mais des représentants d’autres professions. Une courtepointière, par exemple. Il s’agit là d’une ancienne imprimerie à laquelle je ne pourrais reprocher qu’un plafond trop bas. Mais c’est en centre ville à Lausanne!

Quels rapports entretenez-vous avec vos acheteurs?
J’ai peu de collectionneurs privés. J’intéresse plutôt les acheteurs publics et les entreprises. Un couple s’est une fois improvisé en mécènes pour moi. Nous formions comme une famille. Mais c’est là un cas exceptionnel. Cela dit, un rapport suivi avec des institutionnels permet aussi de développer des amitiés. Mais, en fait, je ne tends pas à tisser des réseaux sociaux. J’ai l’impression de ne pas courir après les acheteurs. Je demeure quelqu’un d’assez timide, même si je dois au contact avec mes élèves d’avoir su vaincre cette peur des autres. Enseigner a été une thérapie personnelle.

Parlez-moi de votre exposition actuelle.
C’est un retour à la peinture de chevalet avec des toiles faciles à manipuler. Pour cette série, je n’ai pas éprouvé le besoin du grand format. Je suis parti de publicités découpées dans le quotidien «Libération» depuis quelques années. L’encart m’a dicté, avec son graphisme et ses aplats, la composition et les couleurs. Est ensuite venu le moment du recouvrement. C’était vraiment pour moi un retour aux pratiques des années 1970. Je sortais d’un travail sur la brique. Après dix ans de briques, j’avais l’impression d’être arrivé au bout de quelque chose. Il fallait changer. Comme en 1982, j’ai brossé deux toiles comme essais. Concluants. La chose m’a donné l’énergie de travailler à un rythme que je n’avais jamais connu et ce avec un plaisir énorme. Une chose vitale sortait de moi. Je ne me suis d’ailleurs pas arrêté depuis. J’en arrive à la 49etoile de la série. Il y en aura encore une après, puis ce sera fini. Je pense qu’un nouveau cycle commencera.

Pratique

«Jean-Luc Manz, Une promenade de ce côté», Skopia, 9, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu’au 4 juillet. Tél. 022 321 61 61, site www.skopia.ch Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 18h30, le samedi de 11h à 17h.

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