Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Simon Studer présente à Genève le photographe Arnold Odermatt, qui vient de mourir

Coïncidence. Le décès du Nidwaldien à 91 ans a été connu le jour même où le galeriste vernissait son exposition au Port Franc. Un bel accrochage.

L'affiche de l'exposition genevoise.

Crédits: Simon Studer Art.

«Liebe Schweiz». L’ambiance semblait pour le moins bizarre chez Simon Studer Art, au Port Franc de Genève. Tout avait été fait pour évoquer, ce mardi 22 juin en vernissage, la «Suisse chérie» d’Arnold Odermatt. Il y avait là des petits sandwichs fourrés au Cenovis ou au Parfait, produits à tartiner typiquement helvétiques. Il ne manquait plus que la Mettwurst rose. Sur une table se trouvaient des cerises (de Bâle?) et des abricots (du Valais?). Un seul problème. Le photographe aux cimaises était mort le samedi 19 juin. Trois jours plus tôt, donc. L’homme venait de fêter ses 96 ans, certes. N’empêche que le décès du Nidwaldien jetait un froid. Depuis sa tardive découverte par le monde artistique, à la fin des années 1990, on le croyait presque éternel.

Odermatt et son appareil.Photo DR.

Arnold Odermatt était donc un natif de la Suisse primitive. Celle de 1291. Il avait vu le jour en 1925 à Oberdorf, dans le demi-canton de Nidwald, canton d’Unterwald. L’adolescent avait suivi un apprentissage de boulanger-pâtissier pendant la guerre. Après quelques années de pratique, il avait dû abandonner la farine et le beurre. Allergies. L’Alémanique était alors entré à son corps défendant dans la police locale. Il y restera, «gradant» même un peu, jusqu’à sa retraite en 1990. Il aura en compensation l’occasion d’exercer dans ses nouvelles fonctions des talents de photographe. Ses images refléteront les accidents de la circulation. Assez nombreux apparemment dans la région, en dépit de la petitesse du parc automobile d’alors. Son œuvre va ainsi accumuler les carcasses de voitures, les ailes pliées, les pare-chocs désossés et les traces de craie sur la route. En bon exécutant, Odermatt en donnera pour le procès-verbal les reflets clairs et fidèles. Mais il ne pourra pas se retenir s’en faire parallèlement des clichés décalés, insolites et drôles. Il existe toujours plusieurs manières de voir les choses.

Révélé par son fils

Tout aurait pu en rester là sans son fils Urs, devenu metteur en scène. C’est lui qui va révéler en Allemagne, puis partout, ces visions ironiques, légères et irrévérencieuses. Une première présentation va ainsi se tenir à Francfort. Ce sera ensuite la boule de neige. Le Suisse Harald Szeemann, devenu le dieu des commissaires d’exposition européens, sélectionnera Odermatt pour une Biennale de Venise. C’était en 2001. Il y avait une rangée d’accidents de voitures, pris au Rolleiflex, dans l’Arsenal. «Karambolage», pour respecter l’orthographe allemande. Une révélation auprès d’un public pourtant élitaire et quintessencié. L’année suivante, devenu artiste, l’homme se retrouvera aux murs de Chicago. Les marchands internationaux se disputeront désormais sa production, qu’ils vendront fort cher en grands tirages numérotés. Simon Studer fait partie des premiers à avoir montré Odermatt en galerie. Je me souviens ainsi d’un accrochage remontant au temps où il se trouvait encore rue de la Muse à Genève.

Fin de parcours. Photo Succession Arnold Odermatt.

Odermatt finira ainsi par faire partie du paysage photographique. Ce sera un peu l’équivalent du Monsieur Jourdain faisant de la prose sans le savoir de Molière. Une impression «brute» qui n’était sans doute pas la bonne. Le Nidwaldien vouait une grande admiration à Werner Bischof, le Suisse de Magnum. Il n’y avait chez lui aucune naïveté, mais de la malice. Il savait ce qu’il faisait en s’intéressant à ses sujets de prédilection, et même parfois en regardant ailleurs. Le visiteur retrouvera ainsi chez Simon Studer une tablée d’hommes alémanique rappelant la peinture du XIXe siècle comme le décor bariolé, tout moderne pour l’époque, d’une l’Exposition Nationale organisée à Lausanne en 1964. Il eut cependant fallu parfois mieux trier dans une production surabondante. Il n’y avait pas là que du bon. Le livre paru avec les photos de famille d’Arnold Odermatt a ainsi rendu publics des documents qui auraient mérité de demeurer privés…

Fascination pour l'automobile

Ce derniers ne figurent bien sûr pas aux cimaises du Port Franc. Simon Studer a disposé en nuages, autour d’un Richard Long au sol accumulant les pierres grises (1), des images noires et blanches ou colorées. L’essentiel tourne bien sûr autour de l’automobile, qui fascinait par sa nouveauté populaire les années 1960. Il y a aussi des policiers en uniformes. Un avion posé sur la piste. Un téléphérique transportant des bottes de foin. Toujours l’insolite. L’imprévu. L’interrogateur. L’artiste fait mine de rien. Il joue les innocents. Mais ses mains se révèlent pleines. Notre homme a l’œil, et celui-ci ne reste pas dans sa poche. Il y a en plus toujours le charme d’une époque révolue. Il était alors permis de photographier les gens sans leur demander leur avis comme de montrer des enfants sans risquer la correctionnelle. Les tôles ont beau se révéler plus que froissées, même s’il n’y a bien sûr ni blessés ni cadavres sur les images. C’était tout de même le bon temps.

(1) L’Anglais Richard Long est connu dans les milieux d’art contemporain pour ses tas de pierres posés comme des sculptures sur le sol.

Pratique

«Arnold Odermatt, Liebe Schweiz», Simon Studer Art , Port Franc, 3e étage, 4T, route des Jeunes, accès par le 6, route du Grand-Lancy, jusqu’au 30 juillet. Tél. 022 544 94 00, site www.simonstuderart.ch Ouvert du lundi au vendredi de 9h à 18h. Ce n’est pas facile à trouver la première fois...

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