Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Sheldon Solow est mort à 92 ans. Sa niche fiscale artistique a toujours choqué

Le milliardaire avait créé une fondation d'utilité publique, dont nul n'a jamais vu le contenu. Elle recevait ses dons, puis les revendait sans avoir à payer d'impôts. Légal!

Sheldon Solow. Sa photo officielle. Elle est partout.

Crédits: DR.

La nouvelle n’a pas fait les gros titres, sauf peut-être dans des journaux américains centrés sur la finance. Sheldon Solow est mort à Manhattan. Il avait 92 ans et des poussières. Je ne pense pas que l’homme laissera des regrets éternels. Il suffit de lire la page de Wikipédia avant de passer à d’autres choses. Le New-yorkais était un terrible procédurier. La rapacité de ce roi de l’immobilier, qui «pesait» 4,4 milliards de dollars selon «Forbes», restait légendaire. Le récit de la manière dont il parvenait à expulser les gens simples des immeubles se mettant en travers de ses projets de construction ne serait à la gloire de personne.

Si je vous parle aujourd’hui de ce monsieur, disparu le 17 novembre, c’est parce que la presse culturelle a fini par se réveiller. Sheldon, c’était aussi la Solow Art and Architecture Foundation. Un endroit non pas «well-known» mais «notorious», si vous voyez la différence. Autrement dit un lieu de mauvaise réputation. Cette création joue en effet à l’extrême des aménagements permis les niches fiscales. Elle se voit souvent citée en exemple des dérives que permet le règlement «501 (c) 3» sur les dégrèvements d’impôts. Des collectionneurs sérieux eux-mêmes sont partis en guerre, afin de conserver leur réputation, contre cet article permettant tout et surtout n’importe quoi.

Aucun accès possible

Je vous explique. En utilisant cet artifice, le créateur d’une fondation comme celle de Solow ne paie pas d’impôts à condition que sa créature ait une utilité publique en étant notamment accessible aux visiteurs. Ce n’est ici pas le cas. Personne, ou presque, n’a jamais vu le contenu de ce musée privé logé au 9 West de la 57e Avenue. Il n’existe tout simplement aucun accès possible. Aujourd’hui la veuve, interrogée par Artnet, a promis de rectifier le tir. Ses arguments se montrent pour le moins spécieux. Mia Fonssagrives-Solow assure qu’un lieu ouvert au public avait constitué le rêve de toute la vie de son cher disparu, «mais qu’il n’y était jamais parvenu.» Elle s’efforcera de remplir ce vœu pieux à sa place. Avouez qu’on se pince!

Mia Fonssagrives-Solow. Portrait non moins officiel. Très retouché au vu de certains "snapshots". Photo DR.

A quoi servait alors cette entité? A la délectation égoïste de Monsieur, Madame Solow et de leurs deux (grands) enfants? Vous n’y êtes pas du tout! Tout un système, parfaitement légal, permet aujourd'hui encore à la fondation de réaliser des affaires dans lesquelles le fisc ne peut pas mettre son nez. 215,8 millions de dollars pour la seule année 2017. Comment la chose est-elle possible? Très simple. Solow achetait, avec un sens certain de la bonne affaire. Puis il donnait à la fondation en s’accordant une plus-value allant jusqu’à 25 fois le prix de son emplette. La fondation, comme elle en a le droit, revend ensuite l’objet. Avec un juteux bénéfice. Ce dernier échappe ainsi à la taxation. Je prends un exemple, le Botticelli que Sotheby’s doit vendre en janvier 2021. Solow l’avait payé 1,3 million de dollars en 1982. Une aubaine. Il l’a plus tard donné à la Fondation avec une estimation poussée à 30 millions. Et maintenant il en veut (ou plutôt en voulait, vu qu’il est mort entre-temps) 80 millions. Normalement, la chose supposerait 33 millions d’impôts de plus-value, en cas de réussite. Ici, rien. Moins que rien même! En 2018 son fils Stefen a remplacé Sheldon à la tête de la fondation. Sans droits de succession, bien entendu. Je vous rapporte ce que j’ai lu dans «Giornale dell’arte» et en ligne.

Modigliani, Giacometti, Bacon...

Le système a jusqu’ici très bien fonctionné. En 2012 la Solow Art and Architecture Foundation a vendu un Bacon pour 33,5 millions de dollars, un Miró pour 26,6 et un Henry Moore pour 30,1. En 2013, un Modigliani a changé de mains contre 42,1 millions de dollars. En 2015, le «jack pot»! La fondation mettait sur le marché «L’homme au doigt» d’Alberto Giacometti. Elle en obtenait 126,1 millions de dollars. Record mondial pour une sculpture. A moins qu’un autre Giacometti (pour lequel les super-riches étaient habilités à faire des propositions privées à partir de 100 millions de dollars) ait récemment obtenu davantage. Mais cela, on ne le saura jamais de manière sûre.

Le Botticelli qui sera proposé à la vente en janvier. Photo Sotheby's.

Pour le moment on en reste ici. Difficile de dire que ce que deviendra cette fondation-magasin de luxe. Le journal italien s’arrête sur son site. J’ai été un peu plus loin. Le nom de Fonssagrives me disait quelque chose. J’ai vérifié. Mia est bien la fille de Lisa Fonssagrives, le plus célèbre top-modèle des années 1930 à 1950. Elle est issue du premier mariage de la sirène suédoise avec le photographe français Fernand Fonssagrives. Lisa ayant épousé en secondes noces Irving Penn, elle est aussi la demi-sœur du styliste Tom Penn. Un goût familial apparemment. Lisa créait de petites statues. Mia fait de la sculpture et du design. Rien de fracassant, à mon avis. N’empêche que la dame se voit représentée par une myriade de grandes galeries, dont celle de Larry Gagosian. Il existe sans doute de riches acheteurs. Après tout, pour eux, elle est «une des nôtres».

L'affaire Botticelli

La dernière question à résoudre ne repose sur aucune recherche. Elle semble d’ordre quasi philosophique. Comment peut-on à 92 ans (Mia, dont l’âge reste secret, devant être octogénaire) aussi avide alors que la faucheuse approche? Imaginez que le truc du Botticelli a été conçu par un homme non seulement très âgé, mais dévoré par un lymphome arrivé au dernier stade… Cela dit, il faut encore que la chose marche! Or un autre Botticelli, dont je vous avais du reste parlé, se trouve sur le marché. C’est celui qui a passé comme copie ancienne chez Schuler à Zurich, avec une estimation à 5000 francs, en juillet 2019. Il en avait obtenu 6 millions 500 000. L’œuvre a réapparu depuis chez un grand marchand, Trinity Fine Art. Prix: 30 millions de je ne sais plus quelle monnaie. Sans doute des livres sterling. Les clients ne se sont apparemment pas bousculés au portillon. Il se révèle en moins bon état, mais je le trouve personnellement plus séduisant. Moins convenu. La suite en janvier!

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