Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Sempé revient en dessins avec "Garder le cap". A 88 ans, il a toujours la main

Le livre nous parle d'églises un peu vides, de théâtres à l'ancienne ou de galeries d'art. Le tout se situant dans une France qui n'aurait pas changé.

La couverture de "Garder le cap".

Crédits: Sempé, Denoël, Martine Gossieaux

C’est un mythe national. Un objet patrimonial. Un monument. A 88 ans, Jean-Jacques Sempé reste aussi connu de l’autre côté de l’Atlantique que dans son pays d’origine. Cent treize couvertures du «New Yorker», sans compter celles que le journal lui a finalement refusées! Une sorte de record. Pour les Américains cultivés (si si, il en reste), il incarne le Paris éternel. Il faut toujours proposer aux Yankees ce qu’ils n’ont pas, et non leurs sous-produits européens (je ne fais allusion à personne). Ce fut naguère Maurice Chevalier, Edith Piaf, Yves Montand ou la mythique Amélie Poulain. Cela reste aujourd’hui Sempé (le double prénom est tombé là-bas). La preuve qu’ils ont aussi du goût!

Sempé en 2011. Photo DR.

Cela fait bientôt soixante ans que notre homme publie des albums venant recueillir ses dessins. Les choses ont commencé en 1962 avec «Rien n’est simple, que devait inévitablement suivre l’année suivante «Tout se complique». L’éditeur du Bordelais, qui travaillait alors depuis six ans à sa série des «Petit Nicolas» avec René Gosciny, était déjà Denoël. Une extraordinaire fidélité à lui-même et aux autres a non seulement fait conserver au dessinateur cette maison, mais aussi un style bien reconnaissable.Tout en traits allusifs. «Garder le cap», qui vient de sortir, nous montre du coup une nation qui n’aurait pas changé depuis les Trente Glorieuses. Une France bien française avec, dans les marges uniquement, de vagues traces de multi-ethnicité. Il n’y a pas une seule barre d’immeuble dans l’album. Aucun «fast-food». Nul portable bien visible. Pas trace d’une voile islamique. Les femmes, chez Sempé, portent d’ailleurs encore toutes des jupes. Bref. C’est comme si le «petit Nicolas» n’avait pas grandi alors qu’il serait, selon mes calculs, largement septuagénaire.

Le drame sous le rire

Les dessins proposés dans «Garder le cap» sont pourtant récents. Inédits sous forme de livre. L’auteur s’est ici concentré sur plusieurs thèmes, avec ses habituelles figurines prises dans des décors immenses qui les écrasent. Il y a l’église, devenue bien déserte. Les milieux de l’art. Les théâtres. Les psys. Un univers à la fois résolument bourgeois et vaguement bohème. Plus quelques dessins-ovnis, notamment à thèmes historiques. Mais toujours dans la même veine. Autrement dit avec une apparence de gentillesse et de courtoisie, alors que nous baignons dans le drame éternel de la médiocrité, de la bêtise et du dérisoire. Il n’y a pas de quoi rire, et pourtant le lecteur s’esclaffe assez souvent. La chose a certes quelque chose de libérateur. Il faut surtout dire que Sempé a gardé son talent. Il sait se renouveler tout en ne changeant pas.

"Que vous n'existiez pas, soit. Mais à ce point, c'est indécent." Photo Sempé.

Sempé est aussi devenu un artiste coté. Sa galeriste parisienne Martine Gossieaux coproduit du reste cet album lui servant aussi de catalogue d’exposition. Vu l’incertitude des temps, cette dernière demeurera en place jusqu’au 6 mai. Elle pourra ainsi mettre un peu de bonne humeur dans une capitale qui en a bien besoin.

Je terminerai en signalant que la Fondation Jean-Jacques Sempé, créée en 2018, est à la recherche des originaux non pas perdus, mais vendus. Il y a un appel en fin de livre. Tout l’œuvre doit se voir numérisé. Il s’agit de créer une «mémoire». Comme si on allait oublier l’auteur de «L’ascension sociale de Monsieur Lambert» (1975), de «Beau temps» (1999) de «Musiques» (2017) et maintenant de «Garder le cap»! Plus bien sûr (cela va sans dire, mais encore mieux en le disant) des «Petit Nicolas». Je vous signale que ce dernier, en dépit de sa taille réduite, occupe à lui seul quatorze volumes aux Editions IMAV.

Pratique

«Garder le cap» de Sempé, aux Editions Denoël et Martine Gossieaux, pages non numérotées.

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