Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Schall und Rauch". Le Kunsthaus de Zurich se penche sur les si modernes années 1920

La commissaire Cathérine Hug a choisi les tendances les plus novatrices de l'époque sur le plan artistique et social. D'où des interventions contemporaines multiples.

Un portrait de Christian Schaad, 1929.

Crédits: Succession Christian Schaad, Kunsthaus, Zurich 2020.

«Schall und Rauch». Sons et fumées. Le Kunsthaus de Zurich se penche sur les années 1920. Elles deviennent désormais presque centenaires. Plus rien à voir avec leur redécouverte au début des années 1970. Les témoins restaient alors souvent vivants. Ils parlaient volontiers. Nous sommes aujourd’hui entrés dans ce que je pourrais appeler «l’histoire froide». «Die wilden Zwaniger» (ou «The Roaring Twenties, «Les années folles» et «Gli anni ruggenti») se conjuguent entièrement au passé en 2020. Elles rejoignent lentement, mais sûrement, les guerres napoléoniennes, le Siècle des Lumières ou l’Empire romain.

Josephine Baker dansant. Photogramme. Photo DR, Kunsthaus, Zurich 2020.

C’est pourtant à leur actualité qu’entend inviter Cathérine (avec accent aigu) Hug dans le musée alémanique. La décennie se situant entre la fin de la Première Guerre mondiale, fin 1918, et le krach de Wall Street en octobre 1929 constitue pour elle le laboratoire des modernités. Au pluriel. C’est le moment où la place de la femme a commencé à se modifier dans la société. C’est celui où une architecture neuve a imposé au monde de vivre dans des cubes blancs. C’est l’instant où une musique inédite, le jazz, a envahi la vie quotidienne pas le biais du disque, puis de la radio. Le design tel qu’on le connaît aujourd’hui a alors émergé. La mode a commencé à concerner (presque) toutes les couches de la société. L’idée de loisirs a fait son chemin. La vie nocturne s’est développée et ritualisée. L’art abstrait s’est rendu acceptable. Encore muet, le cinéma a obtenu le statut de 7e art. Bref. Nous devons beaucoup aux années 1920, même si les élégantes années 1930, puis la guerre de 1939-1945 ont un temps gelé certains de ces acquis.

Une période contrastée

Bien sûr, on pourrait répliquer à Cathérine Hug qu’il s’agit là d’un des aspects de cette époque. Un temps faisant cohabiter des tendances très diverses. Les années 1920 ont également été marquées en peinture par le «retour à l’ordre» (autrement dit à la figuration classique) après le déchaînement des avant-gardes d’avant 1914. Les sièges de Mies van der Rohe ou du Corbusier, avec leurs piétements de métal, sont restés bien minoritaires par rapport aux meubles sculptés et marquetés. Cette période contrastée voit simultanément le chant du cygne des «métiers d’art». Quant aux campagnes, elles sont restées traditionnelles. Pour citer un seul chiffre, je dirait ainsi que c’est précisément en 1929 que la population des villes, en France, a dépassé celle des villages et des champs.

L'image de 2011 faisant l'affiche. Photo Shirina Shahbazi, Kunsthaus Zurich 2020.

Et puis, il y a l’étendue géographique! Les «Roaring Twenties» américaines, faites de gratte-ciel, de boîtes de nuit, d’alcool de contrebande (c’est le moment de la Prohibition) ne sont pas les mêmes que dans l’Allemagne de la défaite, de l’inflation démentielle de 1923, de la liberté sexuelle et de la montée du nazisme. Rien à voir entre une France demeurée très bourgeoise et une Italie cherchant sous Mussolini à concilier dictature et modernisation à outrance. Et je ne parle ici ni de la Chine, alors en plein repli, ni du Japon, dangereusement conquérant. Il fallait pratiquer des choix. Cathérine Hug a dû tailler à la hache. Prendre des exemples. Faire des impasses. Proposer en d’autres mots SA vision d’un temps qui eut exigé une vingtaine de Kunsthaus entiers pour tout dire.

Femmes mises en avant

La commissaire reste de manière générale une femme du contemporain. L’idée de départ était celle d’un héritage parvenu jusqu’à nous. Cathérine a donc décidé de ne nous montrer que les éléments jugés progressistes de cette époque. Pas de peinture néo-classique à la Jean Dupas ou néo-baroques à la José Maria Sert, mais des carrés de Mondrian ou des taches de Kandinsky. Aucune commode incrustée d’ivoire ou de nacre par Jacques-Emile Ruhlmann. A la place des chaises un peu défraîchies (et d’autant plus iconiques) de René Herbst ou du Suisse Ernst Kadler-Vögeli. Pas de tutus des Ballets de Monte-Carlo. Plutôt les images d’une danse libre de Valeska Gert, d’Anita Berber ou de Gret Palucca. Il s’agissait également de mettre en relief des femmes autrement que par des robes (pour élégantes très plates...) de Paul Poiret ou de Gabrielle Chanel. L’exposition n’en comprend pas moins un secteur mode important (trop à mon avis) centré sur les soies alémaniques.

Zurich 1929. Photo Succession Anton Stankowski, Kunsthaus, Zurich 2020.

Pour ce qui est de la géographie, Cathérine Hug a surtout regardé vers l’Allemagne. La chose vaut au public des portraits admirables de Christian Schaad (qui a vécu un temps à Zurich, puis à Genève) ou des aquarelles de Jeanne Mammen aux puissants accents sociaux. Paul Klee et Johannes Itten, les Suisses du Bauhaus, se voient évidemment bien représentés. Des bouts de film nous montrent la capitale avec «Berlin, Symphonie d’une grande ville» de Walter Ruttmann. Je veux bien que nous soyons à Zurich, mais il y a tout de même là déséquilibre. Rien sur l’Italie, à part un Mario Sironi. Black out sur l’URSS, qui paraît alors à certains imprudents un modèle à suivre. Une France réduite à quelques citations, dont celle de la «Vénus noire» Josephine Baker dansant le charleston. Pas d’ouverture sur les pays nordiques aux architectures pourtant innovantes. Comme je vous l’ai déjà dit, il a fallu choisir.

Un habit d'Arlequin

La place dans l’aile Bührle se voyant contingentée, fallait-il du coup inclure des éclairages contemporains? Oui, selon Cathérine Hug. La commissaire a même été jusqu’à vouloir une photo en noir et blanc de 2011, montrant un plongeur en plein vol, de l’Iranienne Shirina Shahbazi sur l’affiche. Je veux bien que la filiation semble évidente avec ce qui se faisait vers 1925, mais tout de même. Dans un espace aussi congru devait-on par ailleurs inclure les dessins digitaux de Rita Vitorelli, les photos de Trevor Paglen ou les diapositives d’Alexandra Navratil? Déjà bigarrée comme un habit d’Arlequin, l’exposition «Schall und Rauch» en devient moins "sonore" que "fumeuse". Il y a des instants où pointe l’impression du grand n’importe quoi. Pourquoi des partitions de chansons des années 1920? Pour quelles raisons des gravures de mode? Que fait ici, puisqu’il faudrait rester stricts sur l’arc temporel, l’image de Meret Oppenheim nue par Man Ray alors que ce portrait de 1933 incarne déjà la décennie suivante?

Felix Vallotton, "La poudreuse" 1921. Cathérine Hug a classé cette toile dans son rayon mode. Photo Kunsthaus, Zurich 2020.

Dans ces conditions, il faut selon moi découvrir «Schall und Rauch» comme une collection d’œuvres parfois magnifiques sans trop songer à tisser des liens (même si le textile zurichois de l’époque est trop présent!). La visite vaut le déplacement pour les peintures et gravures d’Otto Dix, les pièces graphiques de Xanti Schawinski ou la révélation de noms peu connus comme ceux de Grethe Jürgens, Heinrich Hoerle et le photographe Anton Stankowski. Chacun fera sa moisson d’œuvres à sa guise. Pour le reste, ma foi tant pis!

Cathérine Hug vevant un Mondrian. Photo tirée d'Youtube.

Pratique

«Schall und Rauch», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich. Prévue au printemps, l’exposition a été déplacée en été. Elle dure jusqu’au 11 octobre. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu’à 20h

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