Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Sami Kanaan conserve la culture en Ville de Genève. Mais quel est au fait son bilan?

Ce sera la troisième législature. L'homme a beaucoup promis au début. Puis son action est devenue brouillonne à la tête d'un département tenant selon moi de l'usine à gaz.

Sami Kanaan, lors d'une conférence de presse.

Crédits: RTS

Les dés sont jetés. Il faut dire qu’ils se révélaient un peu pipés. Sami Kanaan garde le Département de la Culture amputé des Sports mais doté, comme en compensation, de la Transition numérique. Ce sera son troisième mandat à la tête d’une entité gourmande en gros budgets. A ce propos, la rumeur voulait que le conseiller administratif lorgne sur les finances, que gérait jusqu’ici sa compagne de parti (socialiste) Sandrine Salerno. Mais il s’agira là ces prochains mois, pour ne pas dire ces prochaines années, d’un poste à risques. Il faut un «bleu» comme Alfonso Gomez pour oser prendre la direction d’un bolide pouvant devenir fou. Quant aux Sports, que dirigeait depuis 2011 l’unique magistrat reconduit parle vote populaire du mois de mars, il passe dans les mains non moins inexpérimentées de Marie Barbey-Chappuis. Il y aura sans doute du sport.

Que penser de tout cela? Que près de quinze ans (en comptant la période à venir) aux mains de la même personne, c’est sans doute beaucoup pour un département si on n’est pas Jack Lang. D’autant plus que ce dicastère n’a ici rien d’un croupion, comme peut le rester en France le Ministère de la Culture. Les musées, la musique, le cinéma, le théâtre et je ne sais quoi encore bénéficient énormément d’argent en Ville de Genève. On parle d’une somme tournant autour de 250 millions. Cinq fois le budget des Sports. Seule Bâle-Ville dépenserait autant par tête de pipe ou, pour se montrer plus respectueux, par habitant. Avec des résultats apparemment plus favorables. Dans l’enquête publiée début mars par Sylvie Lambelet pour la Radio Télévision Suisse (RTS), il se voyait crûment dit par une bouche anonyme (dommage, j’aurais bien voulu savoir le nom!) que dans la ville rhénane, «on faisait cent fois mieux avec la même somme d’argent.» J’ajouterai pour ma part que Lausanne réussit plus brillamment avec le tiers, voire le quart des 250 millions en question.

De Lise Girardin à Patrice Mugny

Il faut dire que les subventions à distribuer ont enflé à Genève de manière anarchique. Au début, tout restait modeste. Je me souviens de Lise Girardin, la première à avoir joué aux arroseuses municipales en matière de culture. Elle disposait de peu de fonds, et cela en pleine euphorie financière. Mais c’était ce qui s’appelle une forte femme. Marc Cramer, qui dirigeait alors le Musée des Sciences, la comparait au conventionnel français Danton, dont elle possédait le physique et surtout l’énergie. Celle que tout-Genève appelait simplement Lise faisait des choix et les assumait. Et malheur à celui qui lui en aurait fait le reproche! L’idée de priorités a commencé à se diluer, pour ne pas dire se déliter, avec son successeur René Emmenegger. C’est lui qui a imaginé la technique dite «du saupoudrage». Un sucre (en poudre, donc) pour tout le monde. Aucune vision d’ensemble, alors même que la manne mise à sa disposition entamait son incroyable hausse.

Lise Girardin. Un véritable règne. Photo RTS.

Il y a ensuite eu Alain Vaissade, dont je garde un souvenir assez flou. Puis Patrice Mugny qui ne me parle plus, ce qui me dispense de l’écouter. Tout a commencé à sentir sinon le copinage (quel affreux mot!), du moins les solidarités politiques et les vassalités intellectuelles. La culture se situait politiquement parlant entre le Vert et le Rose. Deux couleurs qui, ceci dit, vont bien ensemble. Le budget alloué ne cessait d’enfler, et avec lui le nombre de personnes travaillant pour ce Département. A ma connaissance, Lise Girardin œuvrait sans conseillers pour chaque chose. Elle régnait, un peu comme Louis XIV. Désormais, le département ouvrait des postes ou les démultipliait. Genève, qui ne possédait presque aucun festival, en avait désormais passé cent chaque année. Cette fuite en avant créait beaucoup d’emplois. Une véritable usine à gaz, si l’on additionnait les administrateurs, les comptables, les chargés de com’ et ceux dont on ne savait trop ce qu'ils faisaient.

Emphase sur l'éphémère

On avait espéré au départ que Sami Kanaan, élu en 2011, mettrait bon ordre à cette inflation et à cette dispersion. Et de fait, les premiers temps, l’homme s’est montré affable, curieux de tout et écoutant chacun. Une divine surprise. Puis le pouvoir a produit son effet. Et la Ville est repartie de plus belle dans les créations d’événements qui n’en étaient pas, l’emphase sur l’éphémère par rapport au pérenne, le besoin de suivre toutes les modes intellectuelles venues d’ailleurs… et bien sûr l’apparition de nouveaux fonctionnaires. Des dames parfois charmantes du reste (j’ai bien dit «parfois»). Reflet sans doute d’une volonté de parité, les conseillers se révélaient en effet la plupart du temps des conseillères. Ce petit monde s’agitait afin de prouver qu’il existait. D’où l’impression d’action «très dispersée et quelque peu brouillonne» notée par Lionel Aeschlimann, de la banque Mirabaud, dans l’enquête de la RTS. Anne Brüschweiler, elle, préférait parler plus cruellement d’absence «de souffle et d’élan». La directrice de théâtre évoquait aussi des«compromis».

Emphase sur l'éphémère. Les Géantes à Genève. Photo Le Matin.

Bien sûr, il y avait du positif. La Nouvelle Comédie finissait par pousser, même si l’on savait toujours pas au bout de quinze ans ce qu’on ferait de l’ancienne (un loft? une annexe de l’Université, un supermarché?). La Maison de la Danse sortait enfin de terre dans une architecture discutable. Mais il y avait aussi le négatif. Le Musée d’art et d’histoire (dont le directeur avait été nommé sous Patrice Mugny) s’enfonçait dans le marasme avec la légèreté d’un Titanic en détresse. Le Grand Théâtre vivait une rénovation à la fois ruineuse et incomplète. Le Carré Vert, destiné à conserver les réserves des musées, autrement dit le patrimoine, prenait l’eau avant même d’être terminé. Des micro-fissures partout. La Bibliothèque de Genève se retrouvait avec un directeur se mettant tout le monde à dos sans que le magistrat intervienne à temps (tout a donc très mal fini). Même scénario à la Bibliothèque d’art et d’archéologie. Pendant ce temps le Musée et Institut Voltaire disparaissait de l’horizon. Et je ne parle pas ici des salles vides que restent la plupart du temps le Casino-Théâtre ou Pitoëff.

La photo et la BD

Au lieu de jouer les pompiers, le Département de la Culture (et alors encore des Sports) a allumé de nouveaux incendies. Il a parlé de Genève comme d’une ville de photographie, histoire sans doute de faire la pige à l’Elysée lausannois. Les Genevois ont du coup eu droit à des choses comme «No Photo» et à la suite des «50JPG». Des flops. Ou, pire encore, des pétards mouillés. Après le huitième art, le neuvième. La bande dessinée a également passionné Sami Kanaan, ce qui semblait à mon avis plus logique dans la ville de Rodolphe Töpffer et de Zep. Mais tout cela fait beaucoup, et il conviendrait de faire en faut des choix ou au moins d’opérer des arbitrages.

Au Carré Vert, aujourd'hui en suspens. Photo Tribune de Genève.

Ces chantiers devraient se révéler au centre de la nouvelle législature, dont les nouveaux objectifs prendront forme pendant six mois après l’intronisation du 1er juin. En resserrant les boulons, j'espère. Autrement, la cité repartira (notamment en culture) dans les mêmes errances, avec moins d’argent. Si les crises financières sont supposées donner des idées, elles empêchent au moins de le jeter par les fenêtres. «Pas de pétrole, mais des idées», disait-on jadis. C’était bien sûr avant le baril en dessous de zéro dollar. Il n'y a plus qu'à les trouver, les fameuses idées.

Cela dit entre nous, mais je ne le répéterai à personne, vous croyez que cela va vraiment s’arranger pour ce qui est de la gestion culturelle à Genève, vous?

P.S. Le site du MAH, le soir du mardi 5 mai, annonçait toujours en "dernière minute" la fermeture du Musée d'art et d'histoire de Genève (MAH) pour cause de coronavirus...

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