Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SAINT-GERMAIN-EN-LAYE/ A la découverte des rois mérovingiens d'Austrasie

Crédits: DR/Musée des antiquités nationales

Je vais vous faire réviser l'Histoire de France. Celle qu'on n'enseigne plus dans les écoles actuelles, où il s'agit de faire du divertissant et du ludique. Notez qu'avec les Mérovingiens, les chers petits auraient leur content de contes cruels. On ne faisait pas dans la dentelle chez les descendants de Clovis. On aurait plutôt donné dans la charpie humaine, même si les scientifiques actuels parlent de «légende noire» forgée dès leurs successeurs, les Carolingiens. Il n'y aurait pas eu de «rois fainéants». Le chroniqueur Grégoire de Tours lui-même, qui vivait pourtant au VIe siècle, serait un malveillant. Quelle tristesse! 

Jusqu'au début octobre, le Musée des antiquités nationales propose à Saint-Germain-en-Laye une grande exposition sur l'Austrasie. Il s'agit là d'une portion de la France actuelle, plus la Belgique avec un petit bout d'Allemagne à droite sur la carte. Le pays se retrouvait alors divisé. Quand Clovis (celui du «vase de Soissons») est mort en 511, ses quatre fils ont partagé son royaume, comme s'il s'agissait du mobilier familial. Thierry se forgea ainsi l'Austrasie. Resta juste en vestale Clotilde, la veuve de Clovis, élevée à Genève par le roi Gondebaud. Une dame du genre coriace et pugnace, mère abusive sur les bords, ce qui ne l'empêchera pas de très vite se voir canonisée par l'Eglise.

Frontières mouvantes 

Au fil du temps, l'Austrasie a beaucoup bougé, s'agrandissant et se rétractant à la suite de guerres aussi interminables que fratricides. Le pays a connu sa plus grand expansion vers 540. Théodebert pouvait alors vanter sa puissance en écrivant à Justinien, empereur de Byzance, à côté duquel il restait cependant un roitelet. Ses terres auraient alors eu Strasbourg comme centre. La ville la plus importante restait malgré tout Reims, où Clovis avait été le premier Franc sacré dans une église. Etaient également compris sur le territoire Trèves ou Metz. Notons que, même au moment de l'apothéose de l'Austrasie, Genève n'en a jamais fait partie. Comme du temps des Allobroges, puis des Romains elle est restée à la frontière. 

On ne sait bien sûr pas grand chose de cette époque. Elle fait partie de ce que l'on a plus tard appelé «les siècles obscurs». La pratique de l'écriture ne disparaît pas, mais elle se raréfie. Le savoir se cantonne dans les couvents parsemant les campagnes, au départ pour les christianiser (paysan et païen constituent deux variantes du même mot). L'économie s'étiole. Il faut dire qu'il ne reste pas grand chose des routes romaines après des générations de décadence, l'Empire romain ayant tout de même mis deux siècles à chuter. Notons que le commerce, même international, ne disparaît pas complètement. De grandes cartes, à Saint-Germain-en-Laye, montrent au public le passage des marchandises. Du Nord viennent l'ambre et les esclaves. Le pays exporte du lin et de la laine. Il importe en revanche des produit de luxe allant des soieries orientales aux clous de girofle.

Fouilles récentes 

Ce que l'on connaît aujourd'hui des Austrasiens se déduit donc en large partie de fouilles. Il y en a beaucoup de récentes. Le sarcophage de Chrodoara a été découvert en 1977. C'est une dalle à la sculpture très primitive. On a retrouvé les morceaux d'un bel ambon (petite tribune) à Echternach, qui se trouve de nos jours au Luxembourg. Une vitrine abrite les objets (les scientifiques préfèrent parler de «mobilier») de la tombe d'Endulus de Toul, trouvée parmi vingt et une sépultures en 1974. Toute une section tire les analyses faites à partir de fouilles pratiquées à Préry, en Lorraine. Un petit village aux huttes de bois et de torchis qu'il suffisait d'explorer sous terre. 

Tout cela donne une exposition sérieuse, avec des vestiges plutôt modestes. Presque tout s'est vu une fois exhumé. Il y a cependant, dans des vitrines, les fac-similés de quelques textes originaux ayant survécu. Les parchemins originaux se révèlent trop fragiles. Sachez qu'il existe encore, quelque part à la Bibliothèque Nationale, un jugement de Clovis II émis à Valenciennes le 28 février 693. Si vous ne savez pas qui est Clovis II, une section liminaire donne le nom des vingt-cinq souverains ayant régné sur l'Austrasie, avant que la dynastie tombe sous les coups de boutoirs des maires du Palais, dont un certain Charles Martel qui sera le père de Pépin le Bref et le grand-père de Charlemagne. Nous arrivons alors à la fin du VIIIe siècle. Si vous voulez en savoir davantage, je vous renvoie à votre Wikipedia préféré. Avec les Mérovingiens, tout se révèle très compliqué.

La légende 

L'ultime partie de cette exposition logée au rez-de-chaussée du château de Saint-Germain, transformé en musée d'antiquités nationales par Napoléon III, est consacrée à la légende. Les Mérovingiens restent dans la mémoire collective des pères fondateurs. D'où leur rejet par les historiens socialistes du XIXe. Il y a là des tableaux d'Evariste Luminais, qui s'était fait des Gaulois et du Haut Moyen Age des spécialités. Une toile choc d'Eugène Philastre, datée 1846, représente d'affreux individus étranglant dans son lit la reine de Neustrie Galswinthe sur l'ordre de son époux. D'où la nudité de la dame. Et un peu d'Histoire aussi. Brunehaut, soeur de Galswinthe sur le trône d'Austrasie, a voulu la venger. C'est l'origine d'une guerre de quarante ans, Brunehaut étant successivement reine, reine-mère, reine grand-mère puis arrière-grand mère. Il s'est bien sûr produit des choses horribles. A côté, les Borgia, c'est du pipi de minet. Si vous voulez savoir la suite, allez donc à Saint-Germain!

Pratique 

«Austrasie, Le royaume mérovingien oublié», Musée des antiquités nationales, place Charles-de-Gaulle, Saint-Germain-en-Laye, jusqu'au 2 octobre. Tél.00331 39 10 13 00, site www.musee-antiqitesnationales.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 17h.

Photo (DR): Un des rares bijoux retrouvés dans une tombe demeurée inviolée.

Prochiane chronique le lundi 18 septembre. Winterthour montre le développement de la Neue Sachlickiet en Suisse dans les années 1920 et 1930.

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