Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROUEN/Le Musée des beaux-arts et les années Boisgeloup de Picasso

Crédits: Succession Picasso/Musée des beaux-arts, Rouen

Pas d'impressionnistes cette fois à Rouen! Pas de cathédrales non plus. Tandis que «Le temps des collections V» se termine (c'est jusqu'au 21 mai), Picasso règne cet été sur trois musées de la ville. Rien là d'étonnant. Dans son numéro de mars, «Il Giornale dell'arte» annonçait soixante hommages à l'Espagnol pour 2017 dans le monde. La période de Boisgeloup occupe à Rouen le rez-de-chaussée du Musée des beaux-arts. Dédié aux arts du fer, le Musée le Secq des Tournelles accueille dans son église gothique un peu Picasso et beaucoup son ami Julio Gonzales. Le Musée de la céramique ne pouvait qu'abriter des poteries du maître, en évitant les éditions par trop abondantes. Il ne se trouve là que des pièces uniques. 

Pourquoi Picasso? Pour quelle raison cette année? Il me fallait le demander à Sylvain Amic, qui a relancé le Musée de beaux-arts. L'homme s'occupe par ailleurs des autres institutions patrimoniales de la Métropole Rouen-Normandie, créée en 2015. Huit en tout, en revitalisant les plus petites d'entre elles. Cela semble bien parti. La Réunion des musées métropolitains est née le 1er janvier 2016. Sylvain doit en plus avoir un œil sur le reste de l'ancienne province. La cité doit irriguer sur le plan culturel toute une région. 

Sylvain Amic, pourquoi Boisgeloup?
Parce que le château se trouve en Normandie. Picasso achète cette grande bâtisse sans eau courante ni électricité en 1930. Il pourra y travailler au calme loin, mais pas trop loin, de Paris. Il lui faut trois heures pour y parvenir, piloté dans son Hispano dernier modèle. Là, l'artiste peut abandonner l'existence un peu bourgeoise menée rue de la Boétie avec Olga, épousée en 1917. Y cacher ses amours avec la très jeune Marie-Thérèse Walter, rencontrée en 1927. Les dépendances de Boisgeloup lui permettront aussi, et surtout, de créer le grand atelier pour des sculptures monumentales dont il rêve. Jusqu'ici, il a dû se contenter de produire de petites pièces. 

Boisgeloup reste pour nous un nom.
Dans la littérature consacrée à Picasso, le mot de Boisgeloup revient tout le temps. Les premières images de l'atelier signées Brassaï, qui avait utilisé pour les photographier les phares de sa voiture, paraissent dans le premier numéro de la revue «Minotaure» dès 1933. Il n'y a pourtant jamais eu d'exposition tournant autour de ce lieu. Aucun livre non plus. C'est un trou noir dans la vie du peintre. Il y a pourtant passé beaucoup de temps jusqu'en 1935, y faisant encore plusieurs apparitions jusqu'en 1937. Nous montrons ainsi deux caricatures de Dora Maar, sa nouvelle muse, portant cette date et la mention Boisgeloup, dont je signale au passage que l’étymologie serait «bois jaloux». Outre le fait que l'endroit l'a beaucoup inspiré, il apporte une contribution étonnamment nordique à un homme que l'on présente toujours comme caractéristique du Sud. Tout cela méritait bien un été! 

Monter une telle saison a-t-il été facile?
Elle n'a été possible qu'après l'arrivée de Laurent le Bon à la tête du Musée Picasso de Paris. C'eut été par trop ardu avec la directrice précédente. Il nous fallait l'acceptation de Bernard Picasso, de son épouse Almine Rech et de leur fondation. Elle nous a beaucoup prêté, notamment des photos inédites. Nous devions nous mettre d'accord avec le Centre Pompidou, qui conserve une grande partie des sculpture de Gonzales grâce aux largesses de sa fille Roberta, l'autre moitié de ses dons étant allée à l'IVAM de Valence. Je tenais beaucoup à cette seconde exposition illustrant les liens entre les deux hommes et restituant l'importance de Gonzales. C'est lui qui a lancé la sculpture en fer. Elle a connu un énorme écho au XXe siècle, de Calder à David Smith. J'ai ici collaboré avec Brigitte Léal, de Beaubourg, dans le cadre des 40 ans de l'institution, fêtés durant toout 2017. Il a enfin fallu trouver des créations céramiques un peu importantes et assez sculpturales. Un travail mené avec Antibes. 

Boisgeloup constitue la première «maison de Picasso».
C'est un paradoxe. Ce novateur aime les vieilles pierres. Il se les approprie. Il les rend un peu bohèmes. Le créateur les remplit du coup à ras bords, avant de passer ailleurs. On sait ce qu'il fera un peu plus tard de La Californie à Cannes, du château de Vauvenargues ou du domaine de Mougins. Ici, le peintre fait juste le nécessaire pour rendre la demeure habitable. Boisgeloup a été récemment restauré par Bernard et Almine Picasso, qui ont autorisé quelques visites publiques. Bernard l'a hérité de Paul, le fils unique de Pablo et Olga. Paul n'aimait que les constructions modernes. Il avait laissé le manoir se dégrader. 

Quel autre travail supposait l'exposition Boisgeloup?
Une exploration poussée des archives. Une documentaliste, engagée à cet effet, a passé trois mois à passer au crible les liasses conservées au Musée Picasso. Il s'agissait de vérifier, à l'aide de correspondances, les dates où l'artiste de trouvait effectivement en Normandie. Dieu merci, l'artiste gardait le moindre bout de papier. Nous avons les lettres de son employé sur place Alfred Réty ou les billets de remerciements pour une invitation à Boisgeloup du marchand Justin Thannhauser et de sa femme Kate. Il faut dire qu'il s'agissait d'un privilège rare. Seuls quelques intimes se voyaient admis dans cette retraite. A partir de là, en mettant les informations bout-à-bout, Picasso datant ses peintures et gravures au jour près, il devenait possible de savoir lesquelles ont été exécutées à Boisgeloup. On y retrouve la plupart du temps l'ombre de Marie-Thérèse Walter, l'amante secrète, jamais citée nulle part. 

Qu'est-il arrivé ensuite au domaine?
Pablo et Olga rompent en 1935. Elle ne lui accordera jamais le divorce, restant Madame Picasso jusqu'à sa mort en 1955. Dans ce qui constitue tout de même un partage, c'est elle qui conserve la maison, qu'elle aime et déteste à la fois, et où Picasso fera donc encore des incursions pendant deux ans. Gisors, à côté, est bombardé en 1940, la ville perdant ainsi son patrimoine médiéval. Olga en accueillera l'école. Puis c'est le silence. L'abandon. 

Comment définiriez-vous, Sylvain Amic, la période de Boisgeloup?
C'est le laboratoire. Un homme qui va fêter ses 50 ans s'installe ici. L'artiste est arrivé, riche, mais une nouvelle génération d'artistes le talonne. Il lui faut se réinventer. Il grave à tout va. Il peint avec une liberté nouvelle, dans un style nouveau. Il crée ce qui deviendra toute un pan de la sculpture moderne, avec ces assemblages de pièces hétéroclites provenant en bonne partie du parc. Picasso généralise à Boisgeloup le recyclage, jusque là impensable. La technique s'en retrouve bouleversée. Il agira de même plus tard, en Provence, avec la céramique qui constitue aussi une forme de sculpture, même si la France garde encore de la peine à l'admettre. 

Justement, nous n'avons guère parlé d'elle jusqu'ici...
Il s'agit là d'une collaboration avec le Musée Picasso d'Antibes, dirigé par Jean-Louis Andral. Une petite exposition, dans trois salles, avec trente-cinq pièces. Mais majeures. Nous sortons ici bien sûr des années 1930 pour entrer dans les deux décennies suivantes. A ce moment, par une nouvelle mue, Picasso modifie à nouveau son regard. En peinture, c'est le moment où il se confronte aux grand maîtres du passé, de Courbet à Velázquez.

Pratique

«Boisgeloup, L'atelier normand de Picasso», Musée des beaux-arts, esplanade Marcel-Duchamp, Rouen, jusqu'au 11 septembre. Tél. 00332 35 71 28 40, site www.mbarouen.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. «Gonzales/Picasso, une amitié de fer», Musée le Secq des Tournelles, 2, rue Jacques-Villon (qui est le frère de Marcel Duchamp), Rouen, jusqu'au 11 septembre. Tél. 00332 55 88 42 92, ouvert tous les jours, sauf mardi, de 14h à 18h. «Picasso, Sculptures céramiques», Musée de la Céramique, 1, rue Faucon, Rouen, jusqu'au 11 septembre. Tél. 00332 35 07 31 74, site www.museedelaceramique.fr Ouvert de 14 à 18 heures, sauf le mardi. Les trois lieux se trouvent à quelques pas les uns des autres.

Photo (Succession Picasso/Musée des beaux-arts, Rouen): "Dormeuses aux persiennes", Antibes 1936. La toile porte encore fortement la marque des années Boisgeloup.

Prochaine chronique le vendredi 19 mai. Petit tour dans les galeries d'Art en Vieille Ville de Genève. Je sais... L'article était déjà annoncé pour ce jeudi.

 

 

 

 

 

 

 

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