Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROUEN/La Métropole table sur son patrimoine muséal, Rencontre avec Sylvain Amic

Crédits: Rouen Mépropole

C'est un fédérateur. J'ai connu Sylvain Amic à Montpellier, où le Musée Fabre était en chantier. Je l'ai retrouvé à Paris pour une exposition au Grand Palais. Depuis quelques années, l'homme se trouve à Rouen, où il a commencé par diriger le Musée des beaux-arts. Il s'est ensuite agi de regrouper les huit institutions de la Ville, promue Agglomération puis Métropole à force d'englober des environs. Sylvain a aujourd'hui un œil sur les musée de Haute-Normandie. Pourquoi haute puisqu'elle se situe en bas sur la carte? Parce que la géographie suit le cours de la Seine. Rouen fut d'ailleurs jadis un des plus grands ports de France. 

Si je rencontre aujourd'hui Sylvain Amic dans le «Jardin» du Musée des beaux-arts (en fait, une cour intérieure), c'est à l'occasion du «Temps des collections». Il s'agit de la sixième édition d'une manifestation originale, lancée à l'arrivée du nouveau directeur. Des expositions étaient conçues à partir du fonds, très riche, du musée. Elles se voyaient dispersés dans le bâtiment, ce qui obligeait le visiteur à traverses les salles permanentes. Il y en en 2016-2017 (le printemps commence tôt en Normandie!) un apport d'Orsay, avec qui Rouen a conclu un partenariat. Mais là aussi, tout s'est étendu. L'Art & Craft anglais se trouve aux beaux-arts, tandis que les ferronneries Art Nouveau d'Emile Guimard ont rejoint la collection du Le Secq de Tournelles (un des plus beau ensemble de fer forgé du monde) et que les poteries d'Emile Gallé font ami-ami avec celles du Musée de la Céramique. Des mariages très réussis, parce qu'arrangés. Il ne faut pas se fier aux idées reçues. 

Sylvain Amic, je m'y perds un peu entre la Ville, l'Agglomération et la Métropole...
C'est une question d'échelle. Il existe aujourd'hui quatorze métropoles en France. Celle de Rouen regroupe 71 communes. En font partie des villages comme de petites cités. Rouen, la plus grande, compte environ 110 000 habitants. Créée le 1er janvier 2015, la Métropole réunit un peu moins du demi million de gens. Les communes lui ont délégué leurs gros chantiers. Les musées font partie de son dicastère. Il y a eu des transferts de propriété sur les bâtiments. Tout s'est vu regroupé: la gestion, le récolement. Le personnel est employé par la Métropole. 

Combien de personnes en tout?
Cent soixante-cinq personnes, plus 50 vacataires qui travaillent sur des événements comme nos grandes expositions d'été.

Cette mise à plat n'a pas du se révéler simple.
Il a fallu créer des commissions. Nous avons été rattachés à la Métropole en parallèle avec la Culture, dont nous ne dépendons pas. Il nous faut réaliser un programme en tenant compte de nos forces et de notre budget. Nous restons encore jeunes, mais je dois dire que nous commençons à être payés en retour. Certains employés ont changé de fonction. Les scientifiques ont dû devenir transversaux. Je veux dire par là qu'ils travaillent partout où ils peuvent apporter leurs compétences. Il faut surtout éviter les doublons. Rester concret. Voir où se trouvent les manques. Nous aurions ainsi besoin d'un ou d'une personne tournée vers la littérature, ne serait-ce qu'en raison du Musée Corneille. Flaubert et Hugo ont aussi laissé des traces en Normandie.

Vous avez aussi conclu des partenariats avec Paris.
Pour cette sixième édition du «printemps des musées», nous connaissons en effet une évolution. Nous avons invité Orsay, qui est venu apporter sa contribution sur cinq sites, puisqu'il y a aussi la Fabrique des savoirs et le Musée industriel de la Corderie Vallois. Il y a en tout 250 objets venus de la capitale. Nous avons aussi signé en avril 2017 un partenariat avec le Louvre. Et un autre avec Pompidou. 

Combien de pièces possédez-vous en propre?
C'est énorme! Nous tournons autour du million. Pour l'archéologie, c'est 45 000 items. Les tableaux sont environ 3000. Mais il y a aussi les dessins, les gravures, les céramiques... La Métropole a voté à l'unanimité un plan d'investissement de 30 millions d'euros pour les grands chantiers muséographiques. Le Musée d'histoire naturelle et celui d'archéologie, qui se trouvent dans un ancien couvent à réhabiliter, se verront fusionnés. Il se créera un centre de conservation. Il unira les réserves, à environ six kilomètres du centre de la ville. Nous ne partons pas de rien. Le centre s'installera dans un bâtiment industriel à restructurer. Ce nouveau lieu nous offrira 5000 mètres carrés de surfaces. 

Les coûts ne sont visiblement pas genevois.
Cinq millions pour l'archéologie et l'histoire naturelle. Entre 5 et 6 millions pour l'entrepôt. La mise à niveau des divers bâtiment en coûtera 5 autres.

Le musée lui-même sera-t-il touché par cette campagne?
Oui. Les beaux-arts ont rouvert en 1992 après avoir été réaménagés par Andrée Puttman. Ils se situaient alors au top. Il faut aujourd'hui adapter l'ensemble aux nouvelles normes. Parer à son vieillissement. Il est par exemple indispensable de penser à un accès de plain-pied. La climatisation, l'isolation doivent se voir revues. Nous aimerions profiter de l'occasion pour gagner un peu d'espace. Là, il faut à nouveau compter entre 5 et 6 millions.

Je me sens assez troublé, mais dans le fond séduit, par cette union des sciences naturelles et de l'archéologie.
Ce sera un gros chantier. Il a fallu acquérir des bâtiments annexes afin de développer la capacité d'exposition. On a travaillé sur bien des éléments, dont les couleurs, en vue de parvenir à une institution d'un nouveau type. Que faut-il y raconter? Comment s'opéreront les ponts de jonction? Je vois la chose comme un grand cabinet de curiosités. Le fil conducteur sera l'idée de protection. Il faut protéger le passé aussi bien que la nature. 

Tout cela suppose un calendrier.
Bien entendu! Les réserves devraient se voir livrées au début de 2021. Il ne faut surtout pas mettre la charrue devant les bœufs. C'est un énorme travail à accomplir en priorité. Notre équipe sera très sollicitée pour l'inventaire et le futur déménagement. Et pourtant, pendant ce temps, la vie va continuer, avec ce qu'elle suppose d'expositions temporaires. Il en faut pour tout le monde, de la Maison de Pierre Corneille à la Maison des Forêts de Saint-Etienne du Rouvray. Autrement, ces petits musées dépériraient et ils risqueraient bien de finir par mourir. 

Qu'y aura-t-il donc courant 2017?
Beaucoup. L'ensemble de nos huit sites vit déjà, depuis le 25 janvier, sous le signe de «La Ronde». Il s'agit de notre troisième année de rendez-vous avec la culture contemporaine. Il y a aussi bien là des œuvres inédites que des performances ou de la musique actuelle. Le but est à la fois de faire accéderà la création d'aujourd'hui et de montrer nos collections sous un autre jour. N'oublions pas qu'il n'existe pas de Musée d'art contemporain à Rouen. Il y a cependant un FRAC, que dirige Véronique Souben. Il dispose d'un petit lieu en dehors du centre. Nous lui proposerons donc aussi au Musée des beaux-arts une exposition sur ses dernières acquisitions. Ce sera «Résonance». 

J'ai lu que vous consacrez aussi une exposition sur les Juifs au Moyen-Age.

«Savants et croyants» se déroulera au Musée des Antiquités, dont le conservateur médiéviste s'appelle Nicolas Hatot, à partir du 25 mai. Nous avons voulu créer un événement coïncidant avec la fin de la restauration de la «Maison sublime» de Rouen, le plus ancien monument juif conservé sur le territoire français. Un monument qui n'a pas livré ses mystères. On ignore ainsi toujours sa fonction exacte. Nous avons obtenu beaucoup de prêts pour «Savants et croyants», qui vient de voir déclaré "d'intérêt national". Ce n'était pourtant pas gagné d'avance. 

Je ne peux pas tout citer, mais que retiendriez-vous encore de votre programme?
Duchamp, naturellement! C'est le 50e anniversaire de sa mort. Il y avait eu, juste avant sa disparition, une exposition sur les Duchamp, qui sont de Rouen, au musée en 1967. Le projet, que les visiteurs pourront découvrir à partir du 15 juin, adoptera l'idée du dictionnaire. Duchamp de A à Z. Cela nous permettra d'être transversal, mais accessible. Ce sera Marcel pour les spécialistes et Duchamp pour les nuls. Là aussi, nous avons obtenu beaucoup de pièces extérieures. Ensuite, nous redeviendrons plus classiques. Après les dessins français de nos collections du XVIIe siècle, nous exposerons cet automne ceux des XVIe et XVIIe. Nous disposons, en bonne partie grâce aux dons d'Henri et Suzanne Baderou, l'un des plus riches cabinets de France. Il s'agit de le prouver. 

Quelle conclusion apporter à tout cela?
Nous sommes en train de construire un outil avec une ville qui a le courage d'utiliser la culture comme marche-pied pour sa conversion. Rouen n'a pas voulu d'archistar, comme le veut la mode actuelle. La cité préfère tabler sur l'importance de son patrimoine et s'entendre avec Orsay, Pompidou, le Louvre ou l'Institut national de l'histoire de l'art (INHA). C'est un choix vertueux. On ne fait pas tout à l'envers, comme parfois ailleurs. Nous respectons aussi cette idée avec nos exposition. Si nous avons fait Picasso, c'est à cause de son château de Boisgeloup, qui se trouve tout près. Braque, Miró et Calder seront vus sous l'angle de leurs voyages normands. Il nous faut à la fois du nouveau et du local.

Pratique 

Musée des beaux-arts de Rouen, Musée Le Secq de Tournelles, Musée de la Céramique... Le plus simple est de donner l'adresse du site global www.musees-rouen-normandie.fr Tout s'y trouve. 

Photo (Rouen Métropole): Sylvain Amic dans une salle du Musée des beaux-arts.

Prochaiine chronique le vendredi 16 février. Art contemporain au Château de Nyon.

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