Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Rouen montre Braque à Varengeville. Un grand atelier sur la côte normande

Le Musée des beaux-arts travaille le terreau local. après Picasso à Boisgeloup, voici un autre lieu d'inspiration. Georges Braque y a travaillé et reçu ses amis de 1930 à sa mort en 1963.

Le "Nu couché" de Braque, peint en 1932

Crédits: Succession Georges Braque, ADAGP, Musée des beaux arts, Rouen 2019.

Etes-vous déjà allé à Varengeville? Jamais? Je vous avertis tout de suite. Moi non plus. Nous aurions pourtant pu y rencontrer du beau monde, du moins à certaines époques. Claude Monet, par exemple. L'église ou la maison sur une falaise dominant la Manche se trouvent bien là. Elles ont fait l'objet de nombreuses toiles de petit format (pour Monet du moins), aujourd'hui dispersées dans le monde entier. Le peintre a séjourné là en 1882, puis en 1896 et 1897.

Plus tard, vous y auriez croisé des surréalistes. Des gens souvent peu commodes. André Breton a écrit «Nadja» en 1927 au Manoir d'Ango. Georges Braque y a enfin vécu de manière régulière entre 1930 et 1963, l'année de sa mort. L'artiste a attiré ses amis, d'Alexander Calder à Joan Miró en passant par un Hans Hartung encore quasi inconnu. Il y avait aussi l'Américain Paul Nelson, de Chicago. Un architecte, ce qui a son importance. Le grand atelier de Braque avait ainsi été conçu par celui qui avait imaginé, dans l'immédiat avant-guerre, une maison suspendue. Révolutionnaire, cette dernière est hélas demeurée au stade de maquettes. Il ne faut jamais venir trop tôt.

Une constellation

C'est la constellation autour de Georges et de son épouse Marcelle Braque qui fait aujourd'hui l'objet d'une grande exposition au Musée des beaux-arts de Rouen. Dirigée par Sylvain Amic, qui fait également office de commissaire avec Joanne Snerch, l'institution cherche toujours des points d'ancrage. Une bonne chose à notre époque qui voit tant de manifestations parachutées. «Braque, Miró, Calder, Nelson, Varengeville, Un atelier sur les falaises» succède ainsi à Marcel Duchamp, né par là-bas. A Picasso, qui a produit dans les années 1930 dans sa proche retraite de Boisgeloup. A des impressionnistes ayant beaucoup planté leurs chevalets en Normandie, de Monet à Pissarro en passant par leurs disciples locaux (Angrand, Frechon, Delattre...). Le musée possède du reste un remarquable ensemble de toiles du mouvement, dû à l'un des premiers amateurs du groupe, François Depeaux.

Le bateau en bas de la falaise. Un classique des dernières années de Braque. Photo Succession Georges Braque, ADAGP, Musée des beaux-arts, Rouen 2019.

Mais revenons à Varengeville. C'est en 1930 que Braque y achète un terrain, séduit par un pays de Caux, que Paul Nelson lui a fait découvrir deux ans plus tôt. La même année où Picasso, avec qui les liens se sont distendus, acquiert le vieux château de Boisgeloup. L'Américain lui construit une maison, plus un atelier sur mesures. C'est là que le peintre séjourne l'été. La côte normande passe pourtant pour moins inspiratrice que celle d'Azur, que le tourisme commence déjà à abîmer. Braque va y brosser des toiles, bien sûr, mais aussi y graver, y sculpter et souvent s'y replier. L'époque où Varengeville ressemble les plus à un phalanstère d'artistes est l'immédiat avant-guerre, puis le début de celle-ci. Selon l'écrivain Jean Paulhan, pour qui il restait «le patron», l'artiste a su maintenir une voie «dégagée et sans compromis, au nom de l'Espoir et du Silence.» Miró était alors discrètement reparti pour une Espagne devenue franquiste et Hartung devenu brancardier à la Légion étrangère...

Entre Calder et Miró

Organisée telle qu'elle l'est au rez-de-chaussée du Musée des beaux-arts de Rouen, l'exposition raconte donc une histoire. Elle n'en montre pas moins des œuvres importantes réunies pour l'occasion avec un budget qui apparaîtrait dérisoire en Suisse. Certains collectionneurs (même si les marchands Nahmad ont beaucoup fourni) prêtent plus facilement quand le propos dégage du sens. Il y a ainsi un nombre considérables de Braque aux murs, exécutés entre 1930 et sa disparition. L'occasion de revisiter un parcours après l'énorme rétrospective du Grand Palais en 2013-2014. Pour certains, sa manière alors assagie marque un net fléchissement. Le Français n'aurait pas trouvé jusqu'au bout l'incroyable faculté de renouvellement d'un Picasso. Son importance irait ainsi déclinant à partir de 1930, voire de 1925.

A Varangeville. Un moment de détente. Photo Bibliothèque nationale, Paris 2019.

Il s'agissait donc de le représenter le mieux possible à côté des assemblages de fil de fer signés Calder ou des toiles particulièrement inspirées que Miró donne à la fin des années 30. Je dirai pour ma part qu'il y a là des pièces très inégales. Je ferai ainsi l'impasse sur la sculpture, même si elle n'a pas le côté déshonorant des bijoux que Braque produira sur le tard. En partie conçue pour illustrer un texte aussi fondamental que «La Théogonie» d'Hésiode, la gravure marque en revanche un nouveau départ. Et il y a de belles toiles (je pense notamment à «La femme au chevalet» de 1936 accrochée à côté de sa sœur jumelle «La pianiste» de 1937), avant que se multiplient les petits paysages en largeur avec charrue et les oiseaux. Ces derniers deviendront comme une marque de fabrique. D'aucuns y ont vu une incitation de son marchand Aimé Maeght à aller dans le goût du public des années 1950. Il était aussi bon de montrer l'art sacré de Braque, qui a conçu des vitraux pour l'église de Varengeville. Des œuvres pour lesquelles le musée, dénué de crédits, a réussi à acquérir récemment deux maquettes grâce à ses Amis.

L'Angleterre selon François Pinault

Le tout donne une exposition intelligente de plus pour une institution dont je vous parle souvent. Il faut dire que des «Printemps» à sa récente saison du dessin, elle sait faire feu de tout bois. L'équipe s'applique à en faire un lieu dynamique, destiné en priorité aux habitants de Rouen-Métropole. Cette dernière entité a développé en retour un plan de rénovations. Il y a aura notamment celle, audacieuse, du musée d'archéologie dans un ancien couvent. Tout cela avec des sommes qui sembleraient ridicules à Genève, où l'on gaspille des millions sans même toujours obtenir un résultat. Il n'y a d'ailleurs pas que Braque et ses copains à voir en ce moment à Rouen. Regardez le site du musée. Vous verrez. Jusqu'au 15 mai, le Musée Le Secq de Tournelles contigu accueille le couturier-métallurgiste Paco Rabanne. Je vous en ai parlé. Le 15 mai démarrera dans les collection un parcours Raynald Arnould, un abstrait né en 1919 qui n'a pas encore trouvé sa place. Le 5 juin débutera enfin «So British». Une première visite à Rouen de la Fondation Pinault d'art contemporain.

Pratique

«Braque, Miró, Calder, Nelson, Varengeville, Un atelier sur les falaises», Musée des beaux-arts, esplanade Marcel-Duchamp, Rouen jusqu'au 2 septembre. Tél. 00332 35 71 28 40, site www.mbarouen.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

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