Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Rouen fête les 200 ans de la naissance de Gustave Flaubert avec sa "Salammbô"

Le roman de 1862 a fait fantasmer toute la fin du XIXe siècle avant de se voir repris par un bédéiste comme Druillet. L'exposition brasse large dans l'exotisme historique.

La Salammbô à la Klimt de Georges-Antoine Rochegrosse.

Crédits: Georges-Antoine Rochegrosse, 1886. Copyright Musée Anne de Beaujeu, Moulins, France.

Gustave Flaubert, dont la France célèbre modestement les 200 ans de la naissance, ne voulait pas d’illustrations pour ses livres. Victor Hugo détestait l’idée qu’un goujat puisse mettre ses vers en musique. Il semblait à ces grands hommes qu’on allait diminuer leur œuvre en leur conférant une apparence visuelle ou un fond sonore. Et encore tous deux n’ont-ils pas connu le cinéma! Qu’auraient-ils dit de certaines de leurs adaptations? Flaubert a ainsi vu «réduire» un certain nombre de fois sa «Madame Bovary». Notez que je garde un faible pour la version, très infidèle, de Vincente Minnelli (1949) avec la pulpeuse Jennifer Jones en épouse normande insatisfaite…

Max Ernst, "Le jardin de la France", 1962, peint sur la Salammbô de Michael Richard-Putz. Copyright Paris, musée national d'art moderne, Centre Pompidou, Centre de création industrielle, Collection Arts plastiques, dation 1982.

Publié pour la première fois en 1862, «Salammbô» a bénéficié d’une diffusion cinématographique bien moins importante. Un "colossal" italien et de 1914. Une superproduction tournée à Vienne en 1925 avec Jeanne de Balzac (Balzac chez Flaubert…). Un «péplum» assez nul de 1960. Bilan faible, auquel il faudrait ajouter quelques dérivations. Sans cette évocation Second Empire de Carthage, il n’y aurait ainsi eu ni «Cabiria» de Giovanni Pastrone (1914), avec la scène-clef des enfants sacrifiés à Moloch, ni les versions successives de «The Prodigal» (1926, 1955…) dont celle où une Lana Turner platinée incarnait la prêtresse tentatrice. La postérité du roman, qui avait connu un colossal succès lors de sa sortie, sera plutôt du côté beaux-arts. Des tableaux. Des illustrations en pagaille. Des sculptures, où le bronze se marie quelquefois avec l’ivoire. Normal! Carthage, c’est déjà l’Afrique.

La soeur imaginaire d'Hannibal

C’est à «Salammbô» et à son illégitime descendance (vu le désaccord de l’auteur) que le Musée des beaux-arts de Rouen consacre sa grande exposition de l’été. La sœur imaginaire d’Hannibal peut ainsi apparaître, à la fois juvénile, blême et fatale, dans une iconographie parlant à l’imaginaire 1900. Si elle n’a pas titillé Gustave Moreau, sa personne aura ainsi trouvé son chantre en la personne de Georges-Antoine Rochegrosse (1859-1938), qui devait d’ailleurs terminer ses jours en Algérie. Pleinement réhabilité depuis sa rétrospective à Moulins en 2013-2014, l’artiste académique n’aura guère quitté l’héroïne flaubertienne des yeux. Après sa grande toile des années 1880, où il a anticipé Gustav Klimt en montrant l’héroïne se détachant sur fond de mosaïques dorées, il y aura eu des vignettes où l’artiste a restitué sur quelques centimètres carrés la violence du texte. Récemment acquises par les Amis du Musée des beaux-arts de Rouen, quelques-unes des aquarelles destinées à la transposition en gravures reflètent bien la «fureur», la «passion» et les «éléphants» évoqués par le sous-titre de l’exposition. Rochegrosse, c’est un peu le Cecil B. DeMille de l’art français.

La plus spectaculaire Salammbô Art Nouveau. Elle est de Carl Strathman et date de 1895. Copyright Kunstsammlungen, Weimar, Allemagne.

Il n’y a bien sûr pas que cela dans cette manifestation pour laquelle Sylvain Amic (par ailleurs directeur du musée), Myriame Deledalle et Imed Ben Jerbania ont annexé un vaste espace en prime de ceux d’habitude réservés aux manifestations temporaires. Tout d’abord, il fallait parler du roman en train de se faire et se refaire, avec un manuscrit original prêté par la Bibliothèque Nationale. On connaît le soin maniaque avec lequel l’écrivain composait ses textes. Sa manie des corrections. Il avait en plus ici l’angoisse de ne pas être juste historiquement, alors que le monde ne connaissait Carthage à son époque que par l’historien Polybe et le poète Ovide. Les fouilles non loin de la Tunis actuelle, capitale surpeuplée qui grignote inexorablement le terrain, ont été pour plus tard.

Opéras en pagaille

Et puis «Salammbô», c’est aussi la musique! Plusieurs opéras avortés (dont un de Giuseppe Verdi) avant que d’autres voient le jour pour de bon, le dernier en date remontant aux années 1990. J’avais oublié à ce propos que la cantatrice du «Citizen Kane» d’Orson Welles faisait ses débuts ratés dans une «Salammbô» imaginaire. Les commissaires y ont Dieu merci pensé. Comme ils se sont souvenus qu’en 1962, un Max Ernst un peu en bout de course avait peint la rencontre surréaliste de l’Indre et de la Loire au dessus d’une toile de son compatriote Michael Richard-Putz représentant la Carthaginoise au serpent. Il en a tout de même laissé une partie visible…

"La bataille de Macar" 1920, vue par Georges-Antoine Rochegrosse. Copyright Réunion des Musées métropolitains Rouen Normandie, Musée des beaux-arts.

L’héroïne «fin de siècle» n’a pas cessé d’interroger passé 1914. Elle a connu de nombreuses résurgences depuis. Rouen (qui présente la chose avant le Mucem de Marseille et Tunis) peut ainsi montrer les grandes planches de Philippe Druillet pour une BD d’anthologie parue en 1980. Un comble de splendeur barbare. Avant, il y avait déjà eu les visions, assez délirantes de Richard Burgstahl, exhumées à Béziers pour l’occasion. Un peu d’archéologie et une visite sur place ne faisaient pas de mal pour terminer (1). Restauré en 2012, le Bardo de Tunis a ainsi prêté de nombreux artefacts, qui vu la pandémie ont mis un certain temps pour arriver jusqu’à Rouen. Les autres pièces puniques proviennent du Louvre. Signalons aux amateurs d’histoire troublantes que le bateau les ramenant en France a coulé à pic dans le port de Toulon, où ses vestiges se trouvent encore… avec des pièces antiques à repêcher.

Enorme catalogue

Voilà. Je dois encore vous signaler qu’un énorme catalogue, presque aussi lourd qu’une dalle de marbre, a été conçu pour l’occasion. Que «Salammbô» se retrouve du coup objet d’un discours social et politique. La violence inexorable du livre se retrouve partout de nos jours. Le roman permet de parler de la domination de classes et de l’assignation du genre. Là, je n’irai pas plus loin. Je m’accorde une petite pause estivale face à ces sujets. Ils sont devenus récurrents, et donc fatigants. Le meilleur de l’exposition reste finalement son exotisme, mot devenu je le sais tabou. Fantasmer ne fait pourtant de mal à personne. Et là, il faut dire que l’équipe du Musée des beaux-arts de Rouen a vraiment fait très fort.

(1) Le public rouennais apprend ainsi que Salammbô a donné son nom a une commune bien réelle de Tunisie.

Pratique

«Salammbô, Fureur passion, éléphants», Musée des beaux-arts, esplanade Marcel-Duchamp, Rouen, jusqu’au 9 septembre. Tél. 00332 35 71 28 40, site www.mbarouen.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Victor Prouvé, "Dessin pour le plat supérieur de la reliure de Salammbô". Copyright Musée de l'école de Nancy, Nancy France.

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