Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Rouen expose ses dessins français des XVIe et XVIIIe siècle. Il y a là des découvertes.

Cette présentation fait suite à celle des dessins français du XVIIIe en 2013. Elle s'intègre dans une saison proposant d'autres accrochages graphiques anciens ou contemporains.

L'"Endymion" de Simon Vouet. Le dessin appartenait au peintre rouennais Lemonnier.

Crédits: Musée des beaux-arts, Rouen 2018

Avec les musées de province, on pourrait faire en France un second Louvre. Il y aurait sans doute des lacunes, mai aussi des richesses que ne recèle pas l'orgueilleuse institution parisienne. La chose vaut pour la peinture. C'est aussi le cas pour le dessin. Un seul problème. Les cabinets de régions sont longtemps restés sous-exploités, voire ignorés. Il traînait des boîtes dans des corridors ou des remises. Un énorme travail d’inventaire et d'identification a été entrepris il y a déjà bien des années. Avec des résultats inégaux. Si Rennes ou Lille ont déblayé le terrain, Lyon ou Dijon ne sont jamais allés au-delà de l'école italienne, traditionnellement traitée en premier. Les amateurs attendent toujours la suite, après une première exposition plutôt alléchante.

Parmi les grands fonds de province figure celui de Rouen. Une cité qui fut jadis la seconde ville de France. Il y a là des pièces engrangées depuis longtemps. Je citerai par exemple celles possédées par le peintre Anicet Lemonnier, qui a connu son heure de gloire à la fin du XVIIIe siècle. De nombreux dons ont suivi, le musée n'étant pas bien riche. Ce dernier a ainsi pu organiser, sous l'égide du conservateur Diederick Bakhuys, une première exposition en 2013. Elle se voyait consacrée aux feuilles françaises du XVIIIe siècle. La chose supposait une suite, en empruntant la machine à remonter le temps. L'actuelle présentation, conçue par le même Diederick en tandem avec Elodie Vaysse, concerne un peu le XVIe siècle français et surtout le XVIIe. Une période où les foyers provinciaux gardaient presque autant d'importance que Paris. Le grand travail de centralisation date du long règne de Louis XIV. Avant, il ne passait des choses de Lille à Aix-en-Provence, en passant par Avignon.

Les 5000 dessins des Baderou

La plupart des œuvres aujourd'hui présentées ont une origine commune. Elles font partie du don de quelques 5000 pièces consenti en 1975 par Henri Baderou, qui y associait la mémoire de son épouse Suzanne. «Je l'ai un peu connu alors que j'étais étudiante», explique Barbara Brejon de Lavergnée, qui fait partie de l'équipe scientifique. «Elle était déjà décédée, et j'allais le voir pour lui poser des questions et utiliser sa fantastique documentation». A une époque où l'on savait fort peu de choses sur certains artistes du Grand Siècle, Baderou était à la fois LE marchand et LE collectionneur. Deux activités qui se sont toujours confondues chez lui. «Il a été parmi les premiers à s'intéresser et à rassembler des séries attribuables à des artistes peu connus. Je pense à la suite de dessins annotés «montagne», dont nous exposons aujourd'hui quelques spécimens. C'était avant qu'on ait su les rendre au peintre Nicolas de Plattemontagne.»

Baderou a choisi Rouen plutôt que le Louvre, bien trop vaste pour lui. Une attitude qui se retrouvera par la suite. Matthias Polakovits préférera l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts. Et, toujours dans le domaine du dessin français ancien, Jacques Petithory élira le Musée Bonnat à Bayonne, aujourd'hui en travaux depuis des années. Les témoins décrivent pour la suite un Baderou clochardisé, ou presque. Il mourra en 1991, à 81 ans, ébouillanté à ce que l'on dit dans sa baignoire. L'homme avait été oublié par Rouen, qui s'était contenté les premières années de sortir les «highligths» des cartons, négligeant jusqu'à l'équipe actuelle du musée le reste. «Nous avons retrouvé des choses intéressantes, que la connaissance actuelle permet d'attribuer de manière assez sûre», explique un autre membre du petit groupe attelé aux recherches.

Quelques anonymes

Sur des cimaises repeintes grâce au mécénat de couleurs rares (j'ai noté un «ciel d'orage», un «cyclone» et même un «bleu hipster») peuvent ainsi défiler non seulement des dessins, mais quelques œuvres peintes en rapport. S'il y a peu de choses de la Renaissance, en dépit d'une ravissante feuille d'Antoine Caron, les débuts du XVIIe se voient ainsi complétés par une rare toile de Lubin Brandin, des gravures de François Chauveau ou un tableau anonyme de l'atelier de Simon Vouet dont Rouen a acquis il y a quelques années le dessin préparatoire. «Nous avons tenu à montrer des pièces restées anonymes», reprend Barbara Brejon de Lavergnée. «Il faut donner à voir pour provoquer des échanges d'idées.» Il convenait aussi d'entrer un peu avant dans le XVIIe siècle, Louis XIV n'étant mort qu'en 1715. «Nous avons du coup inclus des gens de transition comme Antoine Coypel ou Antoine Dieu. Ils auraient aussi bien pu trouver leur place lors de l'exposition sur le XVIIIe de 2013.»

L'ensemble se révèle séduisant. Il y a là les chefs-d’œuvre patentés, comme l'«Endymion» de Simon Vouet, mais aussi des raretés. L'unique feuille connue du Provençal Raynaud Levieux. Les quarante-et-un petits dessins qui ont fait connaître, grâce à une inscription, de nom de Jean de Saint-Igny. «Je ne pense pas que celui de Marin Desmaretz dise quelque chose aux visiteurs, comme celui de Louis Testelin. Ces créateurs ont pourtant leur place dans un panorama du Grand Siècle, comme le Lillois Arnould de Vuez ou Jacques Parmentier, mort à Londres en 1730.»

Catalogue à venir

Un seul bémol. Le catalogue n'est pas prêt. Il paraîtra, tout le monde l'espère du moins, d'ici la fin de l'exposition. «Il ne s'agira pas à proprement parler d'un catalogue», conclut Barbara Brejon de Lavergnée. «Tous les dessins français de cette époque conservés à Rouen seront publiés. Nous avons vu ce gros volume comme un instrument de travail.»

Pratique

«L'oeil et la main, Chefs-d’œuvre du dessin français des XVIe et XVIIe siècles», Musée des beaux-arts, esplanade Marcel-Duchamp, Rouen, jusqu’au 11 février 2019. Tél. 00332 35 71 28 40, site www.mbarouen.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Dans ses expositions dessins, l'institution a ajouté une présentation dédiée à l'architecte des Lumières Jean-Jacques Lequeu, une carte blanche à la galeriste parisienne Nathalie Obaldia, et des esquisses de l'inconnu Gabriel Martin pour «Les énervés de Jumièges», un tableau de 1869.


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