Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Restitutions et vols au Capitole avec "La bellezza ritrovata"

Crédits: Musei Capitolini, Rome 2017

En trois parties, l'exposition s'ouvre avec une splendide hydrie (vase à eau) étrusque, attribuée au «peintre de Michali». Cette céramique du cinquième siècle avant Jésus-Christ a été restituée en 2009 à l'Italie par un musée de l'Ohio. Où les choses se corsent, c'est en lisant la suite du texte apposé sur le cartel. L'institution l'avait acquise auprès «d'un célèbre marchand de Genève», dont le nom ne se voit pas précisé. Nous sommes dans l'exposition «La bellazza ritrovata» organisée à Rome par les Musées du Capitole. Un magma d'institutions se cachant, dans des bâtiments très souvent transformés, derrière les célèbres façades imaginées par Michel-Ange. 

La première partie de la manifestation, qui abordera trois thèmes à la fois connexes et différents, se voit donc consacrée aux fouilles clandestines, aux vols et aux restitutions. L'itinéraire passe parfois par la Suisse. Un autre vase, tout aussi beau, constituait l'un des fleurons d'une masse de 5660 pièces archéologiques retrouvées en 2014 à Bâle. La Mecque du commerce des antiques. Ici comme ailleurs, il y a les moutons noirs et les moutons blancs. Les premiers font beaucoup de tort aux autres en montrant le pire côté de la profession d'antiquaire. Mais il faut dire que ce commerce se révèle lucratif. La saisie bâloise s'est vue estimée à 50 millions d'euros.

Tremblements de terre 

Le meilleur de cette partie de l'exposition reste sans doute le film, tourné chez les «carabinieri» spécialisés dans la recherche d’œuvres d'art. On les voit éplucher les catalogues de ventes publiques et d'exposition. Regarder dans l'«Art Loss Register». Une grande partie de leur travail évoque celui des archivistes. Si vous voulez en savoir davantage, je vous recommande les délicieux romans de Iain Pears, écrits à partir de 1991 (on les trouve en 10/18). Il y en a sept, où l'on retrouve la commissaire Flavia di Stefano et son compagnon Jonathan Argyll. Le lecteur comprend bien comment la mécanique policière fonctionne. Notons juste que Pears, Britannique, doit se désoler de la situation actuelle dans son pays. L'Angleterre est en passe de supprimer sa brigade spécialisée dans le vol d’œuvres d'art. Trop coûteuse. Trop élitiste. 

Après avoir découvert la manière dont laes "carabinieri" ont retrouvé les tableaux soustraits en 2002 au Museo San Matteo de Pise (un restaurateur indélicat en avait soustraits dix-sept, retrouvé il y a trois ans en Hollande), le visiteur change de thème. «La bellazza ritrovata», ce sont aussi les tremblements de terre, qui ont de tout temps secoué l'Italie du Frioul à la Sicile. Il fallait un exemple. C'est celui des Marches en 2016. Un drame tout récent. Les commissaires (ceux de l'exposition, pas ceux de la police!) proposent un choix de tableaux en attente d'une restauration. Ils sont déposés dans un endroit sûr. Les gros dégâts sont colmatés. Il faudra des travaux subtils et coûteux afin de rendre aux tableaux leur apparence originelle. Il n'y a hélas pas de quoi se montrer optimistes. Il s'agit souvent de pièces mineures, n'intéressant aucun musée et aucun sponsor. Florence reste ainsi dans l'attente d'une résurrection des milliers d'éclopés des inondations de l'Arno en 1966...

Dommages de guerre 

Le public change peu de sujet avec le troisième volet. Ce dernier traite des dommages de guerre. Un sujet brûlant au Moyen-Orient. Ici, l'actualité se retrouve largement passée. Mais on oublie trop souvent que l'Italie a fait l'objet de violents bombardements entre 1943 et 1945. Un thème longtemps tabou. Il demeurait difficile de dire que les dommages créés par les Anglais et les Américains avaient été bien pires que ceux infligés par les nazis. Là aussi, l'exposition se focalise sur un cas particulier. C'est celui de la cathédrale de Bénévent, rasée au sol en septembre 1943. Il n'est restait plus que la façade et le chœur, plus quelques colonnes éparses, restées curieusement debout. 

A la fin du conflit, les habitants ont pieusement ramassé les sculptures restées dans un état possible. Un des ambons (une sorte de pupitre dans les églises très anciennes) a fini au Museo Diocesano. L'autre, allez savoir pourquoi, au Museo del Sannio. La population et les historiens d'art avaient fait leur deuil du reste. En 1980, des fouilles archéologiques ont permis de retrouver beaucoup de choses, mises en caves dans la précipitation en 1945. Ce «jigsaw puzzle» a permis de reconstituer nombre de statues, dont les précieux lions soutenant jadis la chaire. Le chef-d’œuvre de Nicola da Monteforte, terminé en 1311. Une révélation! Il y a comme cela dans le pays bien des caisses attendant des œuvres à reconstituer, ce que l'ordinateur facilite de nos jours. J'ai ainsi vu, il y a quelques années à Padoue, les fragments restitués des fresques de Mantegna détruites en 1944. C'était cette fois une déception.

Impossible à trouver! 

J'aimerais bien, pour conclure, dire que «La bellazza salvata» constitue une belle et forte exposition. Ce n'est malheureusemnt pas le cas. D'abord, la manifestation reste trop petite pour aborder autant de problèmes. Il eut ensuite fallu des œuvres importantes. Je pense au vase d'Euphronios, finalement restitué par le «Met» de New York. Cette merveille a mis bien du temps à se retrouver montrée dans un musée italien (la Villa Giulia). L'Italie n'assure pas toujours le suivi, ce qui la discrédite. Une bonne signalisation se serait enfin imposée. Les Musées du Capitole tiennent du dédale. On accède aux «Sale Terrene», depuis la place. C'est à côté de la salle des mariages de ce qui reste aussi une mairie. Il n'y a donc presque personne dans les salles. Il faut dire qu'aucune indication d'entrée ne figure sur la porte...

Pratique 

«La bellaza ritrovata», Sale Terrene di Palazzo dei Conservatori, 1, piazza del Campidoglio, Rome, jusqu'au 26 novembre. Tél. 0039 06 06 08, site www.museicapitolini.org Ouvert tous les jours de 9h30 à 19h30.

Photo (Musei Capitolini): Un des lions de Nicola da Monteforte, remonté après 1980.

Prochaine chronique le mercredi 4 octobre. Photo genevoise, avec Olivier Vogelsang.

 

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