Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Les icônes de Hollywood au Palazzo delle Esposizioni

Crédits: George Hurrell/Fondation John Kobal

On ne parlerait sans doute pas dans les mêmes termes de la photographie hollywoodienne s'il n'y avait pas eu John Kobal. Un homme à qui le Palazzo delle Esposizioni de Rome rend aujourd'hui hommage. L'Anglais d'adoption a mis en évidence des artistes jusque là méprisés. L'art ne devait entretenir aucun rapport avec le commerce. Or ici, il s'agissait bien de vendre des acteurs et surtout des actrices pour qu'ils (ou elles) deviennent aussi rentables que possible. Les films ne suffisaient pas. Il fallait alimenter le culte avec de véritables icônes, publiées chaque semaine par une myriade de publications spécialisées. 

John Kobal est né à Linz en 1940 sous le nom d'Ivan Kohaly. Origine ruthène, comme cet Andy Warhol qu'il croisera plus tard aux Etats-Unis Il a surtout vécu en Grande-Bretagne, où il a débuté comme acteur en modifiant son nom. Aucun succès. Kobal devint alors journaliste de cinéma. Il tombait au bon moment. En Amérique, les grandes compagnies, à bout de souffle, cessaient de produire des films pour simplement les distribuer. Les archives n'avaient plus aucune valeur. Tout finissait à la benne, tandis que les costumes (dont certains valent aujourd'hui des fortunes) se vendaient pour quelques dollars. Il suffisait de faire les poubelles pour ramasser des piles de photos remontant parfois jusqu'aux années 1920. L'homme s'est servi autant que possible, après avoir acquis une camionnette. C'est ainsi qu'a commencé sa collection, érigée en fondation depuis 1990.

Hurrel, Wilinger ou Bob Coburn

Les artistes qui avaient produit ces images restaient vivants dans les années 60 et 70. Kobal s'est lié avec le plus doué d'entre eux, George Hurrell. Alors tout jeune, ce dernier avait littéralement créé, puis sans cesse modifié dans les années 1930 l'image de Jean Harlow, de Norma Shaerer et surtout de Joan Crawford, avec qui il avait une séance de pose hebdomadaire. Joan, qui passait pour difficile, voire caractérielle, lui faisait totalement confiance. Elle laissait même dans le studio sa robe de chambre et sa pile de disques. Kobal a persuadé Hurrell de travailler sur ses archives pour créer des portfolios de luxe. Ils se sont vendus comme des petits pains. Le photographe a alors connu une nouvelle carrière, courtisé par les pop stars. 

Peu à peu, Kobal s'est lié avec les autres survivants de cet âge d'or, comme Lazlo Willinger, Robert Coburn, Scotty Welbourne ou Clarence Sinclair Bull, dont il a fini par posséder une partie du fonds. Chacun d'eux avait travaillé dans des conditions qui feraient rêver aujourd'hui. Un portrait à la MGM, la Warner ou la Paramount (même les petits studios comme Republic possédaient leur photographe attitré) supposait bien sûr un maquilleur et un coiffeur. Mais il y avait souvent en plus le couturier maison, qui concevait une robe spéciale, et un décorateur faisant travailler son armée de machinistes. Normal. Tout le monde se trouvait sous contrat de longue durée. Payé à la semaine. Et il y avait, outre la presse, une armée de fans à satisfaire. Des milliers de photos (retouchées, bien entendu) étaient expédiées par le studio, qui possédait un département rien que pour ça.

Apothéose dans les années 30 et 40

Les choses se sont assez lentement mises en place. Non représentées dans l'exposition romaine, les années 10 ont connu d'immense vedettes, aujourd'hui presque toutes oubliées. L'usine ne tournait pas encore à plein régime, même s'il existe de beaux portraits de Theda Bara ou de Lillian Gish. Dans la décennie suivante, tout est au point, même si les images manquent parfois de style. L'apothéose se situe dans les années 30 et 40. La machine se grippe ensuite progressivement. Les vedettes des années 50 se verront moins luxueusement servies. Il faut aussi dire que Hollywood veut donner d'elles une impression plus simple. Plus proche du spectateur. J'en profite pour dire que le portrait de Marilyn ayant fait la fortune de Warhol est une photo de Frank Powolny. Après 1960, c'est la catastrophe. On en arrive au comble que certaines des plus récentes images proposées au Palazzo delle Espisizioni restent anonymes. 

Avec tout ce matériel, John Kobal a produit de nombreux livres jusqu'à sa mort en 1991. Ils ont rallumé la flamme. Créé un marché. Un beau portrait «vintage» bien tiré vaut aujourd'hui des sous, sauf accident. Les gens distinguent mal les retirages des originaux. J'ai ainsi acheté, il n'y a pas si longtemps, un magnifique portrait de Robert Taylor remontant à 1936 pour dix francs aux Puces genevoises. Les musées de la photographie sont les derniers à demeurer rétifs à ce mode d'expression. Mais ils ont déjà eu de la peine à accepter la mode. En France, il y a cependant eu des hommages à Raymond Voinquel, l'équivalent (mais sans les moyens financiers) de George Hurrell.

Coopérations diverses 

C'est donc dans une sorte d'équivalent italien au Grand Palais de Paris que l'on peut voir «Hollywood Icons». Il y a là 161 tirages, pour la plupart d'époque. L'accrochage se voit organisé par décennies. Certaines actrices, les plus durables, reviennent donc périodiquement. Certaines se voient privilégiées. Il faut dire que, même obligatoire par contrat, le passage chez le photographe se voyait plus ou moins bien accueilli par les modèles. Bogart le détestait, par exemple, ce qui finit pas se voir. Très coopératif, Gary Cooper ressort toujours mieux. Garbo se montrait curieusement disponible. Il y avait aussi les «accros». Marlene Dietrich par exemple. Avec elle, c'était le contraire. Rien ne se révélait jamais assez parfait. L'artiste finissait par craquer. Il en est du coup ressorti de nombreuses icônes d'elle, dont seules quelques-unes ont fini aux cimaises du Palazzo. Ce dernier consacre par ailleurs une salle entière à la vie et à l’œuvre de Kobal, prêteur unique de cette manifestation estivale.

Pratique

«Hollywood Icons», Palazzo delle Esposizioni, 194 via Nazionale, Rome, jusqu'au 17 septembre. Tél. 0039 06 39 96 75 00, site www.palazzoesposizioni.it Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 12h à 20h, le samedi jusqu'à 23h. Dès le 29 août aussi le matin dès 10h, le vendredi et le samedi jusqu'à 22h30.

Photo (George Hurrell/Fondation John Kobal): Marlene Dietrich par George Hurrell, 1937.

Prochaine chronique le vendredi 27 juillet. Wim Delvoye au Museum Tinguely de Bâle.

 

 

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