Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Le Seicento italien des collections royales espagnoles au Quirinal

Crédits: Scuderie del Quirinale

C'est une bonne exposition dans le lieu juste. Aux Scuderie (donc aux écuries) du palais du Quirinal, qui constituait alors l'une des principales résidences papales, Rome présente «Da Caravaggio a Bernini». Un florilège d’œuvres italiennes du XVIIe siècle faisant partie des collections royales espagnoles. Ces tableaux et des sculptures ne se trouvent pas au Prado. Il y a eu partage en 1819, quand le musée s'est vu formé sur le modèle du Louvre. Les pièces qui n'ont pas quitté les palais et les monastères royaux sont un temps restées propriété du souverain. C'est Isabelle II qui a créé un patrimoine indépendant de celui-ci en 1865. Un acte précoce. En Grande-Bretagne, il aura fallu Elizabeth II pour qu'une reine prenne la même décision.

Cet ensemble se trouve donc détaché de l'actuel Felipe VI, qui se veut par ailleurs un souverain du genre Monsieur Tout le Monde, même s'il possède un physique de star. Il reste dispersé en temps normal. La partie la plus importante se trouve à l'Escorial, qui est à la fois un palais visitable par le public, un monastère et le caveau funéraire des descendants de Philippe II, mort en 1598. Mais il y aussi de belles choses à la Granja, à Anjuarez, au Palais royal de Madrid ou au couvent des Decalzas, autrement dit des clarisses déchaussées de Madrid. Certaines pièces de ces bâtiments sont bien sûr accessibles au public. D'autres pas. Il y a donc des «inédits» sur les murs repeints dans un bleu sombre des Scuderie.

Une prépondérance sur l'Italie 

L'ensemble, qui a d'abord été proposé à Madrid, tourne donc autour du Seicento italien. La chose s'explique par des raisons historiques. L'Espagne reste alors la première puissance européenne même si l'Angleterre l'a battue en brèche dès 1588 et si la France commence son ascension. Un traité comme celui des Pyrénées en 1660 constitue en fait une défaite pour Philippe IV. La nation reste cependant prépondérante en Italie. Elle y possède le royaume de Naples, que l'Autriche lui ravira un temps au début du XVIIIe. Elle domine le Milanais. Si l'ascendant est perdu sur la Toscane et très disputé à Parme, il existe bel et bien sur l'ensemble de la Péninsule. Pour le pape, ce pays ultra-catholique constitue un soutien primordial.

Aux Scuderie, il y a donc des achats effectués en Italie pour Philippe IV, dont le seul véritable ami s'appelait Velázquez. Il s'y trouve aussi des commandes et des cadeaux. Mieux valait se mettre bien avec un tel monarque. Les princes romains agiront de même peu après avec Louis XIV. L'Italie est à prendre ici au sens large. Ribera, un Castillan, a fait toute sa carrière à Rome, puis à Naples. Il avait découvert que les artistes, simples domestiques chez lui, pouvaient se voir traités comme des génies dans son pays d'adoption, avec les conséquences financières que la chose permettait. L'Italie accueillait aussi comme un aimant toutes sortes d'émigrés, des caravagesques hollandais d'Utrecht aux paysagistes français comme Poussin. Il y a donc au Quirinal un Le Brun de jeunesse, un Louis Cousin, Flamand quasi inconnu, et un Velázquez rarement vu. «La tunique de Joseph» date de l'un de ses deux séjours romains. Cette toile admirable vaut à elle seule le voyage.

Sculptures et mosaïques 

Le panorama se révèle à la fois chronologique, géographique, thématique et par matière. Il n'y a pas que des tableaux. Au second étage, une salle se voit ainsi consacrée aux Crucifix sculptés (nous sommes intellectuellement en Espagne!), allant de Giambologna au Bernin. Au début du parcours figure ce qui nous semble un objet d'art. Il s'agit d'un tabernacle en mosaïques de marbre, une spécialité florentine, de Domenico Montini. Il brille d'un éclat étrange sous le feu des projecteurs. Cela dit, la magnifique «Sainte Famille» en bronze doré sur fond de lapis-lazuli de Giovanni Battista Foggini tient aussi a nos yeux d'hommes (et de femmes, soyons corrects!) du XXIe siècle presque de la bijouterie. 

Mais qu'y a-t-il au fait à voir dans cette exposition minimaliste, où ne se trouve guère plus qu'un (grand) tableau par paroi? L'itinéraire commence avec Barocci, jugé comme précurseur du baroque, alors qu'il vivait en plein XVIe siècle. Il passe bien sûr par Caravage et sa "Salomé". Viennent ensuit tous les grands noms, de Guido Reni au Guerchin en passant par Massimo Stanzione et Luca Giordano. Ce dernier passa une décennie en Espagne, où ce rapide se répandit dans les palais et les églises. Il n'y a cependant pas que des noms célèbres. L'exposition organisée par Gonzalo Redin Michaus a su faire une place à Pietro Novelli, un Sicilien, à Francesco Romanelli, qui a accompli une partie de sa carrière en France, ou Emilio Savonanzi, dont j'ignorais même pas l'existence. C'est un second couteau de Bologne apparemment capable d'excellentes choses.

Une occasion rare 

Hélas peu fréquentée, l'exposition constitue une totale réussite. Par la qualité des choix. Par l'efficace sobriété du décor. Par le lieu, comme je l'ai déjà dit. Il y a en plus là des œuvres qu'on ne reverra pas de sitôt. Ou alors mal. La visite des Decalzas de Madrid, que j'ai une fois faite, tient du sprint pour coureur de 100 mètres. Quant à celle du Palais royal, plus libre, elle oblige le visiteur à se tordre le cou pour tenter d'apercevoir ce qu'il peut ici bien contempler le temps qu'il veut.

Pratique 

«Da Caravaggio a Bernini», Scuderie del Quirinale, 16, via XXIV Maggio, Rome, jusqu'au 30 juillet. Tél. , site www.scuderiedelquirinale.it Ouvert du dimanche au jeudi de 10h à 20h, les vendredis et samedis jusqu'à 22h30.

Photo (Scuderie del Quirinale): L'enfilade des Scuderie avec "La tunique de Joseph" de Velásquez au fond. 

Prochaine chronique le jeudi 2 juin. Les photos de Wolfgang Tillmans à la Fondation Beyeler de Bâle.

 

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