Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Le Palazzo Barberini rend hommage au jeune Filippo Lippi

Crédits: Galerie Nazionale di Arte Antica, Rome 2017

Tout peut devenir prétexte à fêter un anniversaire. Les Gallerie Nazionali di Arte Antica de Rome proposent une exposition Filippo Lippi au point de départ pour le moins ténu. En 1917, il y a donc cent ans, l'historien Pietro Toesca découvrait à Santa Maria di Valverde, une église située à Corneto, un panneau inconnu du maître toscan daté 1437. Un bonheur n'arrivant jamais seul, le cadre doré, encore gothique, se retrouvait en 1923. Le tableau, de taille moyenne, a plus tard fini (avec le cadre) au Palazzo Barberini de Rome, tandis que Corneto reprenait sous Mussolini son antique patronyme de Tarquinia. Un nom sous lequel la bourgade (16 500 habitants) est aujourd'hui connue. 

Je vous ai raconté il y a un an ou deux que le Palazzo Barberini, l'un des deux sièges des Gallerie avec le Palazzo Corsini, avait repris du poil de la bête. Très longtemps divisé entre l'armée et la culture, le bâtiment (en partie construit par Borromini et Le Bernin au XVIIe siècle) est aujourd'hui occupé en totalité par un musée de peinture. Il s'est vu complètement restauré, ce qui met en valeur des fresques d'Andrea Sacchi ou de Piero da Cortona. Sa muséographie a été repensée de manière élégante. Les collections se révèlent riches. Il leur arrive parfois encore de s'adjoindre une œuvre phare. Il y a quelques mois est entré un stupéfiant portrait en pied d'un membre de la famille Rezzonico du XVIIIe siècle par Pompeo Batoni.

New York, mais pas Rome 

Le Barberini organise aussi désormais des expositions. Si l'actuel Arcimboldo (1), bien mauvais, découle d'une initiative privée, c'est bien la pinacothèque qui assume le petit Lippi. Deux salles à peine. Il faut dire que déplacer les œuvres du maître ne constitue pas une mince affaire. Avec les surprises que cela suppose. Si «L'Annonciation» en deux volets a fait le voyage depuis la Frick Collection de New York, une autre «Annonciation» de Lippi est restée chez le prince Doria-Pamphilij, à quelques mètres du Barberini. Il faut dire que les Doria passent pour financièrement gourmands lorsqu'on leur sollicite un prêt. 

Il serait peut-être temps maintenant que je vous parle de Lippi. L'homme a vu le jour à Florence en 1406. Il est devenu moine adolescent au Carmine. On ne choisissait pas trop sa vocation à cette époque, où la foi l’emportait sur les orientateurs professionnels. Le jeune frère a néanmoins eu de la chance dans son malheur. Au moment de son arrivée, Masaccio et Masolino décoraient à la fresque la Capella Brancacci au Carmine. L'événement toscan artistique toscan des années 1420! Ils ont pris Lippi sous leur aile, lui apprenant les rudiments de leur art. L'adolescent était doué. Les religieux aimaient bien compter parmi eux des talents. Guido di Pietro, plus connu sous le nom de Fra Angelico, était né six ans environ avant Lippi. Il est assez vite devenu la star des Dominicains.

Le moine et la nonne 

Lippi a ainsi beaucoup œuvré à Padoue, à Naples, à Prato et à Spolète (où il est mort en 1469), tout en menant une vie aventureuse. L'historien Giorgio Vasari en a peut-être un peu remis au XVIe siècle. Mais il reflétait des légendes urbaines. L'histoire la plus extravagante est en tout cas avérée. En 1456, à 50 ans donc, Filippo a séduit une nonne posant pour l'une de ses Vierges. Il s'est enfui avec elle et l'a engrossée. L'affaire ne se passait, heureusement pour eux, ni en Espagne, ni au Portugal mais dans l'Italie de la Renaissance. Le pape Pie II accorda son pardon et délia les amoureux de leurs vœux. Tant mieux pour la peinture, d'ailleurs. Lucrezia Buti devait donner le jour à Filippino Lippi, qui deviendra un très grand peintre, dans le genre inquiet et tourmenté, à la fin du XVe siècle. Une sorte de proto-maniériste. 

Lippi père est également un peintre magnifique, comme le rappelle l'exposition romaine. Mais l'histoire de l'art le traite un peu comme un artiste mineur. Rien à voir avec le culte entourant son maître Masaccio, Fra Angelico ou ce Paolo Uccello venant de faire l'objet d'un gros livre dont je vous ai récemment parlé. Avec Lippi, on entre de plain pied dans un art renaissant, presque sans trace de gothique. Une vision résolument terrienne, charnelle, avec des figures rondes solidement campées. Il s'agit bien sûr d'une production sacrée. Le moine-peintre était célèbre de son temps pour ses Madones. Il faut dire que certaines d'entre elles se révèlent particulièrement belles et poétiques. C'est le cas de celle des Offices, souvent reproduite, ou du grand «tondo» (tableau rond) du Palazzo Pitti. On peut voir sur les anges de Lippi (notamment celui de la Madone de Tarquinia) l'influence de Donatello, la sculpture ayant toujours une longueur d'avance à Florence. L'exposition propose donc à côté de la dite Vierge un putto donatellien, prêté par le Musée Jacquemart-André de Paris. Il ornait jadis une des deux tribunes de la cathédrale de Florence.

Giovanni da Rimini à côté 

Quelques jolis prêts complètent l'accrochage, présenté au rez-de-chaussée. Ils viennent de Berlin, d'Empoli ou de Cambridge. Pise a envoyé un Masaccio, histoire d'assurer la filiation. La présentation apparaît très séduisante. Juste à côté se trouve, pour étoffer, une autre exposition de poche. Dédiée à Giovanni da Rimini, qui travaillait au début du XIVe siècle, elle comporte... deux tableaux. Mais il n'en existe en tout que trois de ce fresquiste récemment honoré par la National Gallery de Londres. Et Rome possède l'un des deux ici présents.

Pratique 

«Altro Rinascimento, Il giovane Filippo Lippi e la Madonna di Tarquinia», Gallerie Nazionale di Arte Antica, Palazzo Barberini, 13, via quattro Fontane, Rome, jusqu'au 18 février 2018. Tél. 0039 06 481 45 91, site www.barberinicorsini.org Ouvert du mardi au dimanche de 8h30 à 19h.  

Photo (Gallerie Nazionali d'Arte antica, Rome): L'ange d'une "Anonciation" appartenant aussi au Palazzo Barberini.

Prochain chronique le lundi 25 décembre. Les dessinateurs de presse suisses à Morges.

 

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