Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/La Galleria d'Arte Moderna brasse les cartes. Tout est mélangé!

Crédits: Romeing

C'est un immense bâtiment tout blanc, façon crème pâtissière. Il est d'une ou deux décennies postérieur aux fameux Monument Victor-Emmanuel, bouchant la place de Venise, ou au colossal Palais des Expositions, le long de la via Nazionale. C'était l'époque où Rome devait confirmer son rang de capitale italienne. En 1911, quand s'édifia sous la direction de Cesare Bazzani l'actuelle Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea, il s'agissait d'ailleurs de fêter les 50 ans de la Réunification. L'édifice formait le pavillon central. Une sorte de Grand Palais à la parisienne. Les festivités se déroulaient cependant lieu à Rome hors du centre ville. La Galleria reste aujourd'hui encore isolée. Elle se trouve dans la verdure, entre la Villa Borghèse et la Villa Giulia. Autant dire qu'il faut marcher ou emprunter des bus, en étant plus ou moins sûrs de leurs parcours (1). 

Créées en 1883, les collections demeurent numériquement modestes. Il y a quelques années, elles comptaient 4400 peintures et sculptures, dont on quart se voyait exposé. Un pourcentage record pour l'Europe, sans doute. Il faut dire que lieu, plusieurs fois agrandi (la première par Bazzani) compte 55 salles, dont plusieurs colossales. Et je ne vous parle pas de la hauteur, intimidante. Dans le salon central, l'«Hercule et Lychas» d'Antonio Canova, qui est pourtant une énorme statue de marbre, a l'air d'un bibelot. Impossible, ou du moins difficile, de présenter ici un tableau mesurant moins de deux mètres. Il s'agissait bien, au départ, d'accueillir les énormes tartines académique du XIXe siècle (le «moderne» commence en Italie le 1er janvier 1800) représentant des batailles du Risorgimento ou des scènes antiques anticipant le Cinémascope en Technicolor.

Un réveil 

Le musée, qui doit beaucoup à sa directrice Palma Bassetti, en charge de 1941 à 1975, a longtemps gardé une splendeur un peu funèbre. Il restait peu visité, en dépit d'un restaurant magnifiquement situé sur une terrasse extérieure. Il fallait, comme on dit trop souvent aujourd'hui, le réveiller. C'est la tâche à laquelle s'est attelée la nouvelle responsable Cristiana Collu, nommée en 2016. Elle s'est empressée de tout bouleverser pour donner une chose intitulée «Time Is Out of Join», puisque l'anglais a aussi contaminé l'italien. Il s'agit d'un brassage ne tenant plus compte des époques, mais se construisant (plus ou moins) par thèmes. La phrase titulaire est empruntée à William Shakespeare, le concept se voyant lui tiré de Jacques Derrida, l'homme qui n'a jamais déridé personne. Autant dire que la Collu, pour parler comme les Italiens, se donne des cautions intellectuelles. Histoire d'enfoncer le clou, la dame précise que son accrochage offre une subversion et une désobéissance «aussi naturelles que celles qu'Edmond Jabès décrit.» Comme nul ne sait qui est Edmond Jabès (2), le public doit baster. 

A quoi ressemble cet acte de terrorisme culturel? A tout et à rien, mais avec une certaine allure. Les regroupements se font par «contamination virale» au milieu de beaucoup de vides, sans doute signifiants. Il y a entre les œuvres des analogies ou des continuités. Certaines se révèlent évidentes. D'autres restent propres au cerveau de Cristiana Collu, qui vient du MART de Rovereto, le plus important musée d'art moderne italien actuel. D'une manière générale, le XIXe siècle le plus académique s'est vu mis au rancart. Il ne jouit plus en Italie, après un regain de faveur dans les années 1980 et 1990, du moindre succès, contrairement à ce qui se passe en France ou en Angleterre. Le XIXe progressiste sert pour sa part à situer. Il offre des choses magnifiques, pour qui aime le grandiloquent. Les deux vastes Giulio Artistide Sartorio symbolistes de 1899 vous en bouchent un coin, comme dit le vulgaire. Une immense bataille de Fattori montre également le peintre au mieux de sa forme.

Une belle collection 

Pour la suite chronologique (qui n'existe donc plus en tant que telle sur les murs), il y a d'excellentes choses. La véritable surprise est de découvrir la haute tenue de ce qui se voit généralement présenté. Je parle de peintres fin du XIXe siècle, comme l'impressionniste Giuseppe de Nittis ou le très mondain Giovanni Boldini. Je pense aussi à quelques bons achats. J'ai noté un sublime Klimt, un Van Gogh tout à fait respectable, un Monet, un Cézanne, un Mondrian ou un Degas magnifiques. L'essentiel n'en demeure pas moins national, avec tous les grands noms voulus de Giacomo Balla à Emilio Vedova en passant par Mario Sironi, Adolfo Wildt, Giorgio Morandi, Lucio Fontana et Giuseppe Penone. La Galleria est un vraiment grand musée. 

Evidemment, les rapprochements opérés peuvent faire sourire ou agacer. Que viennent foutre, à côté du Canova dont j'ai parlé les «Trente-deux mètres carrés de mer», imaginé en 1967 par le minimaliste Pino Pascali. Quel rapport entre ce machin conceptuel et les deux superbe Cy Twombly placés derrière? Pourquoi avoir mis les marbres des années 1850 par terre, le visage en punition face au mur, comme dans une composition de Giulio Paolini? S'agissait-il, au propre, de les faire descendre de leur socle? Je pourrais continuer à l'infini. Cristiana Collu a d'ailleurs prudemment décidé qu'il s'agissait d'une présentation temporaire, et non d'un accrochage permanent. Elle attendait les réactions. La presse a rugi, comme les historiens. Mais il paraît que le public aime. La directrice lui a expliqué qu'elle va dans le sens de l'histoire, la Tate Modern acant tout décloisonné à Londres en 2000. On pourrait lui rétorquer que, plus récemment encore, la Tate Britain a fait exactement le contraire. Les œuvres y sont désormais présentées par décennies de création. Il n'y a donc pas de dogme fixe. L'essentiel reste de réussir son coup. A Rome, je ne suis pas sûr que ce soit le cas. 

(1) Le jour où j'y suis allé, par 37 degrés, les bus et le métro (mais pas le tram) étaient en grève.
(2) Edmond Jabès (1912-1991) est un écrivain et poète français, né au Caire.

Pratique

«Time Is Out of Join», Galleria Nazionale d'Arte Moderna et Contemporanea, 131, via delle Belle Arti, Roma, jusqu'au 15 avril 2018. Tél. 0039 06 322 98 221, site www.lagallerianazionale.com Ouvert du mardi au dimanche de 8h30 à 19h30.

Photo (Romeing) La salle avec le Canova et les 32 mètres carrés d'eau de Pino Pascali. Dans la précédente présentation, le Canova surgissait au bout d'une somptueuse haie de statues de marbre.

Prochaine chronique le mardi 25 juillet. Petite visite au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds.

 

  

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