Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/L'aventure de la Linea C du métro concilie technique et archéologie

Crédits: DR

Le jour retenu aurait pu semer le doute, voire entraîner la suspicion. Le 1er avril a été choisi par la Ville de Rome pour montrer au public la station San Giovanni in Laterano de la ligne C du métro. Il s'agit de la première du genre. Comme tout le monde s'y attendait, le tracé des voies a buté sur d'innombrables obstacles archéologiques, allant de la préhistoire à l'ère moderne. Il y aura donc une série de stations combinant pratique et historique. D'un coût de 73 millions d'euros, ce qui n'est pas rien, San Giovanni in Laterano (entre la basilique de Saint Jean de Latran et le mur d'Aurélien) permet de voir les vestiges découverts sur le site. Il en a coûté à la collectivité 2 millions de plus. C'est peu pour montrer beaucoup, et dans de belles vitrines. Le terrain a livré 21 couches d'occupation successives, disposées l'une sur l'autre comme des lasagnes, sur 27 mètres de profondeur. 

Cette inauguration, qui se verra suivie de passages de train à partir de septembre, constitue l'avant-dernier épisode d'une véritable aventure. Rome possédait déjà deux lignes, la A et la B. Projetées dès 1959, elles ont mis un temps fou à s'ouvrir à la circulation. Les chantiers se voyaient sans cesse fermés, les archéologues remplaçant pour des mois les ouvriers. On se souvient d'une scène célèbre du «Fellini Roma» de 1972. La foreuse géante éventrait d'un coup une maison romaine, aux fresques merveilleuses. Intactes. Celles-ci se voyaient effacées en une minute par un souffle puissant. Une image poétique, heureusement. Les choses ne se passent pas aussi brutalement.

Vingt-cinq kilomètres de long 

La capitale surpeuplée, aux banlieues devenues interminables depuis le «boom» des années 1960, avait besoin d'une troisième ligne afin de dégorger les rues du centre. Est ainsi né en 2002 le plan d'une ligne C. Trente stations sur 25,6 kilomètres. Les travaux ont commencé en 2007. La périphérie n'a pas posé trop de problèmes. Le premier tronçon (15 stations) a ouvert en novembre 2014, avec un retard raisonnable quand on pense au CEVA genevois, pourtant bien peu archéologique. La seconde partie (6 stations) est devenue opérationnelle l'année suivante. Les choses se sont bien sûr corsées quand il s'est agi de traverser le centre, à une quarantaine de mètres de profondeur. Les trouvailles se sont multipliées. La plus spectaculaire demandera des travaux de Romains. C'est le cas de le dire. 

Que s'est-il donc passé? A Tiburtina, les ouvriers sont tombés sur un gros, un très gros morceau. Il s'agit d'une caserne entière remontant au règne d'Hadrien, et donc au IIe siècle après J.-C. Trente neuf chambres, avec fresques et mosaïques. Suivant où, cela aurait été motus et bouche cousue. Pas à Rome, où les défenseurs du patrimoine restent très actifs. Il y a en plus les dangers de statique. La cité est en bonne partie construite sur du tuf, une pierre très fragile. Les risques d'écroulement d'une galerie inconnue pourraient se répercuter sur les immeubles environnants. La Villa Borghèse a bien failli disparaître il y a une vingtaine d'années dans une grotte souterraine à cause des trépidations de l'autoroute urbaine passant tout près de là. Elle a été rattrapée de justesse, en conduisant des travaux cyclopéens. Prudence, prudence...

Caserne découpée, stockée et remontée 

Ici, où l'histoire garde davantage de poids qu'ailleurs, on avait cette fois le temps de la réflexion. L'architecte Paolo Desideri a donc lancé une idée folle, qui s'est vue acceptée. Imaginez. La caserne se trouve à huit mètres de profondeur. Elle va être coupée en morceaux rendus compacts, puis évacuée et stockée. Les travaux vont alors reprendre jusqu'à quarante mètres, afin de créer le tunnel allant dans la direction du Colisée. On termine la station. On remblaie. Puis on repose par-dessus la caserne à sa hauteur originelle. Elle sera visible dans une immense cage de verre, avec devant une vitre et (je n'ai pas très bien compris où ni comment) un jardin. On imagine les frais encourus. 

La chose ne semble pas déranger les Romains. Au contraire. Le 1er avril, seul jour de visite de la station San Giovanni in Laterano, ils sont venus 11 000. Personnel débordé. Mais après tout, à la fin du XVe siècle, il y a en avait eu presque autant de monde pour admirer le corps d'une jeune Romaine découvert intact dans un sarcophage parfaitement scellé. Vivre avec des ruines est un art que l'on pratique ici avec habitude et doigté. Il suffit de penser au nombre de sites antiques ou paléochrétiens ouverts au public. Il y a en a un sous un cinéma, avec deux étages de citernes où croupit une eau sans âge. Une église remontant à la nuit des temps se trouve en plein Corso sous San Maria in Via Lata. Je pourrais continuer à l'infini. Certains lieux écartés cherchent donc un peu leurs visiteurs, ce qui ne risque pas d'arriver avec le métro.

Le premier aqueduc 

L'habitant, puis à la longue le touriste, connaît donc l'impression étrange de marcher sur des villes successives, dont l'exploration ne sera jamais terminée. Le cas le plus célèbre se trouve à San Clemente où, sous une église baroque, se trouvent une chapelle des premiers siècles du christianisme, un temple de Mithra et enfin une villa romaine. Avec peut-être un peu de préhistoire en dessous, si on creusait plus profond. Il existe du coup, pour l'amateur, la sensation inverse, encore plus étrange. En regardant les fresques du VIIe siècle sous Santa Maria in Via Lata, il se trouve verticalement à quelques mètres des boutiques de mode, des bars et des fast-foods. Le temps s'est non seulement superposé. Il s'est rétracté. 

Cela dit, rien ne semble terminé pour la Linea C. Aux dernières nouvelles (j'ai lu ça dans «Il Giornale dell'Arte» de mai), on a identifié, à vingt mètres sous terre, les restes du plus ancien aqueduc de la ville, conçu vers 300 av. J.-C. Un système de canalisations dont nul ne connaissait l'existence, même par les textes. Cela s'est passé à la Piazza Celimonta, en face de l'hôpital militaire. L'exhumation, assortie de celle d'une tombe de l'âge du fer, s'est vue qualifiée d'«exceptionnelle» par les scientifiques lors d'un congrès tenu à l'université La Sapienza. Voilà un nouveau retard et sans doute une nouvelle station archéologique en vue... 

Photo (DR): La station San Giovanni in Laterano, première d'une série combinant métro et archéologie.

Prochaine chronique le mercredi 7 juin. En visite au Mamco genevois.

 

 

 

 

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