Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/L'art contemporain s'installe sur le Palatin. Attention aux dégâts!

Crédits: DR

C'est nouveau. Cela fait du moins semblant de le paraître. Cet été, et du coup cet automne, le Palatin présente à Rome de l'art contemporain. Chacun connaît l'actuel motto. Il s'agit de tout réanimer. De tout actualiser. De tout dynamiser. Rien n'a plus le droit de rester endormi. L'agitation, surtout culturelle, se doit de devenir perpétuelle. Quoi de plus normal, dans ces conditions, que d'introduire la création «de Marcel Duchamp à Maurizio Cattelan» aux milieu des ruines de ce qui fut jadis le palais des Césars? Il s'agit, nous disent les organisateurs, de «nous interroger sur le sens du temps et de la permanence.» 

Voir la chose demande cependant aussi de l'endurance et de l'obstination. Je me suis présenté à la caisse donnant accès au Forum. Aucune affiche. Nul calicot. L'employée me rassure. Oui, oui, la chose a bien lieu. C'est effectivement sur le Palatin, quelque part vers la gauche. Reste encore à y accéder. Or le Forum ressemble aujourd’hui à un labyrinthe de jardin à l'anglaise. Pas de buis, certes, mais une flopée de lieux fermés et de barrières métalliques. J'ai beau connaître les lieux, je suis renvoyé d'une case à l'autre comme dans un jeu de société pour famille sage. Je finis tout de même par parvenir au sommet de la colline. Et là rien! Pas une indication. Pas de gardien non plus, d'ailleurs. Peut-être faut-il demander son chemin au petit musée abritant des collections archéologiques. Malchance! Lui aussi est fermé.

Une carte bien inutile 

En allant à gauche toute, à l'instar d'un bateau en perdition, je finis pas voir un panneau jaune. C'est là! Il y a même un plan avec, ce qui ne sert pas à grand chose. Une carte demeure par définition plane. Or la Palatin se situe sur deux, trois, parfois même quatre niveaux. Il va me falloir tenter de l'alpinisme prospectif, même si le cirque antique révèle en bas une série d’œuvres de grande taille. C'est un début. Il paraît qu'il y a en tout cent pièces, ce qui me semble beaucoup. L'ensemble provient d'une seule collection. C'est celle du Museo ACT, créé à Bergame par un architecte du nom de Tullio Leggeri. Ce monsieur a rassemblé au fil du temps du beau monde, ou tout au moins réuni des gens connus. La liste comprend aussi bien Joseph Kossuth que Barbara Kruger, Mario Schiafino, Michelangelo Pistoletto ou Richard Long. Les jeunes générations ne sont pas oubliées. Je verrai le long du chemin Paul McCarthy, Cai Guo-Qiang et Luc Vitone. Si j'arrive à les trouver, évidemment! 

Une œuvre au moins se retrouve bien en évidence sur le Palatin, desséché par plus de deux mois à une température de passé 30 degrés, durant lesquels il n'est pas tombé une seule goutte de pluie. C'est, dans le cirque, la maison de travers. Je pense, en la contemplant, à celle de Buster Keaton dans un court-métrage muet, intitulé sauf erreur «Three Weeks». On la doit à Vedovamazzei, autrement dit au binôme Stella Scala et Simeone Crispino, qui l'a imaginée en 2003. La chose s’intitule «After Love». Les relations amoureuses ont dû se révéler passionnées. Il y a une ou deux choses autour, bien en évidence. Le reste demeure à dénicher, même si la pièce d'Anya Galéaccio se signale à l'attention par une opportune pissée d'eau. Sa piscine, ou flottent des oranges, étant balayée par le vent sur une terrasse, le trop plein finit sur les visiteurs du niveau situé en dessous...

Visages et mains

Il n'y a pas uniquement là des œuvres situées en plein air, qu'il s'agit parfois d'identifier en tant que telles. Je renonce à y inclure le distributeur de boissons en voyant des touristes assoiffés y glisser des pièces de deux euros. Je dois en revanche bel et bien y inclure une machine de chantier, disposée en un lieu à réparer sans cesse de la ruine totale. Un écriteau me signale qu'il s'agissait là d'une contribution de David Hammons, un Américain aujourd'hui septuagénaire. Là au moins, nul n'a le droit de se plaindre d'une mauvaise intégration au paysage! 

La collection comprend donc aussi des œuvres vouées en bonne logique à des salles d'expositions. Je les retrouve dans des parties mieux préservées du Palatin. L'une abrite des visages, qui désignent l'individu. L'autre des mains, «symboles des forces créatrices». Une affirmation passéiste, à mon avis. A quoi sert aujourd'hui la main, dégradée de ses fonctions, si ce n'est à tâter sur des touches où à se poser sur un écran? Il s'agit dans les deux cas d'une sorte de présentation muséale en plein air, à des fins de bonne conservation. Il y a là un abri minimal.

Détérioration rapide

La préservation des pièces semble en effet avoir été ici un souci mineur! Nombre d’entre elles se révèlent abîmées, voire à demi détruites. «Space Rendez-vous» (2008) de Christian Philipp Müller n'aurait jamais dû se retrouver à l'air libre, même si le propos se veut galactique. Il s'agit d'une création en papier mâché et donc très fragile. Ailleurs, des bannières me semblent bien éprouvées par les vents, violents sur le Palatin. Les parasols de Mario Airò, imaginés en 1991 sous le titre de «Sei Ombrelli», ne devaient pas comporter autant de trous à l'origine. Je me croirais sur une plage après la tempête et avant le passage des assureurs. 

Il ne reste alors plus qu'à partir. Je découvre que la sortie du Palatin constitue en fait également l'entrée de l'exposition. Il y a là des cars de touristes jusqu'à la folie. Il faut dire que le Colisée se révèle tout proche et que nous sommes dans un cul de sac. Le Métro C de Rome, dont je vous ai déjà parlé, se creuse à quelques mètres de là, bouchant le paysage. Je vous signale à ce propos qu'on vient de trouver tout près une somptueuse villa antique, en assez bon état. J'ai pu le vérifier. On la donne à voir. Inutile de préciser qu'il faudra l'intégrer au parcours du Metro C, qui promet de ressembler, lors de son inauguration, à un train fantôme archéologique.

Pratique

«Da Duchamp à Cattelan», Palatin, en plein air, entrée 30, via San Gregorio, Rome, jusqu'au 29 octobre. Site www.turismoroma.it Ouvert de 8h30 à 18h30, jusqu'à 18h seulement dès le 1er octobre.

Photo (DR): La maison en équilibre instalble conçue par Vedovamazzei en 2003.

Prochaine chronique le jeudi 28 septembre. Stéphane Bern devient Monsieur Patrimoine en France. On en sait un peu plus.

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