Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROMAN/La rencontre en Suisse d'Hergé et de Léopold III selon Roegiers

Crédits: AFP

Si la Suisse produit ordinairement l'effet d'un décor pour les étrangers de passage, il s'agit cette fois bel et bien d'une construction artificielle. Dans «Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur», Patrick Roegiers raconte un film en train de se faire. Or il apparaît clair qu'en 1948, année où se déroule l'action de cette fantaisie historique, tout ou presque se tourne en studio. La Romandie reconstituée sur place, à quelques mètres de la vraie, ressemble donc à celle de «Swiss Miss» avec Laurel et Hardy. Il y a un peu trop de tout pour être vrai. A la fin du livre, les accessoiristes plieront donc le Cervin et la Jungfrau, les forêts de l'Emmental, la vallée de Schwytz et les 4000 edelweiss «que l'on avait amenés sur place et repeints en blanc.» 

Que s'était-il passé auparavant? Un réalisateur, dont le lecteur ne saura jamais le nom, a mis en boîtes la rencontre sur les bords du Léman de Léopold III et d'Hergé. Une histoire belge donc, comme Roegiers les aime depuis longtemps. Installé au Reposoir de Pregny depuis 1945, Léopold règne de loin sur un pays, où l'opinion lui reproche sa conduite pendant la guerre et son second mariage avec une élégante roturière. Hergé, qui s'en veut d'avoir travaillé pour un journal de Collaboration entre 1940 et 1945, ne fait lui que se reposer. Il se trouve en panne d'inspiration et en pleine crise conjugale. Les deux hommes sont faits pour se rencontrer. Ils l'ont d'ailleurs fait. Roegiers brode sur un canevas réel.

Un soufflé 

Le sujet peut sembler pesant. L'auteur en fait une féerie. Au cinéma, même si nous ne sommes pas à Hollywood, tout se doit de subir un traitement glamour. A l'américaine par conséquent. Passent donc dans les coulisses les ombres d'Ava Gardner et de Tex Avery, de Walt Disney et de Mary Pickford. C'est que le cinéma lui-même possède une histoire, et qu'il est en train de perdre ses mythologies à la fin des années 1940! Tandis que, sur une terrasse donnant sur le lac, le roi et le dessinateur échangent des mots d'esprit, Billy Wilder tourne de l'autre côté de l'océan «Sunset Boulevard» avec la star du muet Gloria Swanson. Elle sera bientôt en Suisse afin d'incarner Elisabeth, la mère de Léopold. 

Le livre se lit d'un trait en dépit de sa longueur. Le soufflé tient bien la route, si j'ose dire. Notons cependant qu'il semble bon que le lecteur ait de bonnes notions d'histoire en général et de celle du cinéma en particulier. Autrement, il plongera dans l'inconnu. Patrick Roegiers, qui a déjà tant produit sur son pays, de «Le bonheur des Belges» (2012) à «L'autre Simenon» (2015), écrit avec légèreté à l'intention d'un public de niche. Mais tout se tient en fait. Dans les multiples définitions du mot «niche», il y a en effet «une certaine forme de plaisanterie».

Pratique 

«Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur», de Patrick Roegiers, aux Editions Grasset, 293 pages.

Photo (AFP): Patrick Roegiers, qui aura souvent détourné l'histoire de la Belgique.

Texte intercalaire.

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