Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Roman historique. Philippe Machicote fait le "Portrait d'un homme en bleu"

Le livre part d'un tableau réel pour raconter sur un ton picaresque la France des années 1750 à 1790. Nous sommes le plus clair du temps à Bordeaux dans un monde qui change.

La couverture du livre.

Crédits: DR, Editions Erick Bonnier.

C'est un roman historique. Le genre est bien connu depuis le XIXe siècle, et Alexandre Dumas lui a conféré ses lettres de noblesse. «Portrait d'homme en habit bleu», qui marque les débuts en littérature de Philippe Machicote, ne rentre pourtant pas tout à fait dans cette catégorie. Si le fait que le récit soit écrit à la première personne n'offre rien de bien nouveau, le livre offre la description d'une époque, la France du XVIIIe siècle, d'une manière inédite. Nous sommes plus souvent à Bordeaux, c'est à dire en province, qu'à Paris. Le lecteur y voit lentement se construite le théâtre de Victor Louis, qui existe encore. Entre la naissance du héros et son départ pour la guillotine, il y a par ailleurs une considérable évolution des mentalités. On n'y pense pas de la même manière en 1790 qu'en 1750. La révolution a ici été longue et continue. Les personnages, et le cadre dans lequel ils évoluent vont donc considérablement évoluer au cours des pages.

Au départ, nous restons dans un monde picaresque, comme le veulent les conventions de ce style de récit. Basile Rousse est comme il se doit un enfant abandonné dès sa naissance. Il se mettra épisodiquement en quête de ses origines. Car il y a entre-temps les voyages, la carrière et surtout les amours. Oh, elles se révèlent compliquées, ces dernières! Nous sommes dans un mariage à géométrie variable, avec des incartades de tous les côtés. Il faut dire que Basile est entré à bonne école. Il est devenu, par ce qui n'est pas vraiment un hasard, l'homme de confiance du duc de Richelieu (1). L'homme le plus libertin de son temps, mais pas le plus fou ni le plus méchant pour autant. On connaît de ce dernier, qui mourra très âgé en 1788 le mot fameux: «Je me suis marié la première fois sous louis XIV, la seconde sous Louis XV et la troisième sous Louis XVI». L'ultime duchesse jouera ainsi un rôle crucial pour le dénouement du livre.

Un tableau en forme de miroir

Roman de formation, roman d'une vie, «Portrait d'homme en bleu» se déroule comme la plupart des existences terrestres. Il y a au début de l'insouciance, d'autant plus que Basile jouit en apparence d'une chance tenace. L'avenir demeure pour lui une page blanche. Puis viennent des doutes, des reniements, des trahisons et les années passent. L'être humain change. Rarement pour le meilleur. Il ne s'en doute pourtant pas. Tout va lentement. Il faudra ici que Basile se fasse peindre au pastel par Simon-Bernard Le Noir pour qu'un miroir lui soit enfin tendu. Que suis-je devenu? Et où vais-je aller maintenant? Que puis-je encore attendre de la vie?

LPortrait du duc de Richelieu jeune par Jean-Marc Nattier. Photo Wallace Collection, Londres 2019.

Le peintre Le Noir a bel et bien existé. Le portrait constitue une réalité. Philippe Machicote l'a acquis il y a quelques années dans une vente provinciale. C'est celui d'un anonyme. Il a donné ses traits à son héros, lui aussi en grande partie réel, comme la plupart des gens apparaissant dans les 426 pages de ce demi-roman. L'auteur a conféré au tableau, reproduit en couverture, une fonction de révélateur. Il faut dire qu'il ne possède pas ce côté flatteur qui épargne au modèle toutes les questions. C'est comme aujourd'hui la photo. On lui demande la plupart du temps de mentir.

Une belle écriture

Ce qui fait cependant avant tout la qualité du livre c'est son écriture. Dans un cadre bien construit, elle donne l'impression de la langue du XVIIIe siècle, avec de beaux subjonctifs, sans tomber pour autant dans le piège d'un reconstitution artificielle. Il y a là une illusion de naturel au service d'un véritable récit. «Portrait d'homme en bleu» ne sent jamais le tour de force. Il s'agissait pour Philippe Machicote de rester vivant, et donc intéressant. L'intrigue réserve du coup bien des surprises. Elle est en réalité comme toute vie jusqu'à aujourd'hui. On ne sait jamais ce qui va arriver. Seule la fin, tragique, se voit annoncée d'emblée. Exécution capitale. Certes. Mais comment Basile en est-il arrivé là?

(1) Le duc était de l'Académie française, mais il ne savait presque pas écrire.

Pratique

«Portrait d'homme en bleu», de Philippe Machicote aux Editions Erick Bonnier, 426 pages.

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