Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Rock Me Baby" dactylographie son troisième épisode à la Maison d'Ailleurs d'Yverdon

Après le CACY et le Château, Sébastien Mettraux propose la machine à écrite vue cette fois sous son aspect ludique, cinématographique ou littéraire. Une réussite.

L'une des plus célèbre affiches du genre, conçue dans l'Italie de 1934 pour Olivetti.

Crédits: DR.

Jamais deux sans trois. Sans quatre même bientôt! Après la Maison d’Ailleurs, l’exposition «multi-packs» sur la machine à écrire intitulée «Rock Me Baby» écrira son dernier mot dès le 30 janvier à la Bibliothèque publique d’Yverdon. Frappe assurée. A ce moment-là, le CACY (ou Centre d’art contemporain) aura déjà bâché. Clôture le 23 décembre. La partie historique présentée au Château restera en revanche visible. Il faut dire que la manifestation «proposée» par Sébastien Mettraux est prévue pour durer plus d’un an en tout. Une sorte de record. Je vous ai déjà parlé des deux premières parties en octobre dernier. Le rideau (de machine) se baissera définitivement en octobre 2021…

Dan Farrimond, 2014. Le clavier reste omniprésent. Photo fournée par le Maison d'Ailleurs, Yverdon 2024.

Inauguré en fait le 1er décembre, après réouverture des musées vaudois, le volet actuel me semble de loin le plus réussi. Il le doit bien sûr au lieu. L’Espace Jules-Verne, auquel le visiteur accède depuis une passerelle (c’est déjà magique, une passerelle!) à partir de la Maison d’Ailleurs, tient du faux capharnaüm. Il y a même dans cette bibliothèque à l'ancienne un poêle de fonte, d’où sort un énorme tuyau de chauffage que je suppose authentique. Dominent cependant les hauts rayonnages, jouant l’inaccessibilité et donc le mystère. Le regard cherche en vain une de ces échelles roulantes, comme il y a en a dans ce type de conservatoire-papier du savoir. Un mur écran permet aussi, grâce à un mécanisme grinçant juste ce qu’il faut, de faire défiler jusqu’au plafond des affiches. Elles représentent bien sûr cette fois des machines à écrire. «Il s’agit en fait de reproductions», tempère Sébastien Mettraux. «D’abord le temps d’exposition est incompatible avec une bonne conservation. Ensuite, il a fallu donner à toutes ces publicités une dimension identique.»

Un patrimoine industriel

Sébastien Mettraux, je vous en avais naguère parlé comme peintre. Un créateur très actif que l’on a aussi bien vu en Pays de Vaud qu’à Genève ou même à Paris, notamment avec sa série de grandes toiles «Ex Machina». Il faut cette fois que je vous présente le commissaire d’exposition, responsable d’un des plus gros projets suisses de ces dernières années. «L’idée est partie de mon intérêt pour l’industrie locale disparue», explique notre homme. «J’ai souvent représenté ce patrimoine en peinture.» Cette passion porte aussi bien sur l’horlogerie locale que sur les radios, les caméras (Bolex!) et donc les machines à écrire produites entre Sainte-Croix et Yverdon. Une cité redevenue «les-Bains» après la disparition de ses fleurons mécaniques il y a une trentaine d’années.

Une couverture de "Big Boy". Photo fournie par la Maison d'Ailleurs d'Yverdon, 2020.

«On imagine mal aujourd’hui l’importance qu’a peu avoir sur le plan économique une petite ville comme Sainte-Croix, connue par ailleurs depuis le XIXe siècle pour ses boîtes à musique», reprend Sébastien. «Mais au temps où les ateliers Paillard exportaient des machines Hermès dans le monde entier (quand les pays étrangers ne les fabriquaient pas elles-mêmes sous licence), il y a eu jusqu’au 4400 ouvriers occupés dans le Nord vaudois par ces productions de précision.» Une caractéristique liée pour mon interlocuteur à la nature géographique et sociale. «Une région de paysans et d’anciens horlogers transformés en ouvriers.» Le problème est aujourd’hui que la mémoire de cette épopée se perd. «Une génération entière a grandi depuis les fermetures dans un cadre différent. L’usine, aux 50 000 mètres carrés de surfaces en face de la gare d’Yverdon, ne forme plus pour elle qu’une coquille en partie vide depuis 1989.»

Un projet vite concrétisé

Le projet s’est plus ou moins cristallisé à Berlin, où Sébastien Mettraux s’est retrouvé en résidence il y a deux ans grâce à une bourse du Canton de Vaud. «Il faut parfois aller loin pour mieux voir les choses.» Le Romand a pu constater, entre la capitale, Dresde ou Chemnitz, que l’Allemagne tenait à conserver le souvenir d’activités industrielles évanouies. Des productions parfois analogues à celle du Nord vaudois. «On parle bien d’une Suisse saxonne.» Il y a là des musées spécialisés, comme il en existe en Grande-Bretagne, l’Angleterre connaissant même une sorte de Ballenberg (1) industriel. «Leur visite m’a servi de déclic. Je me suis dis que la Suisse ne faisait pas le même effort, même s’il existe un Musée des Transports à Lucerne.» Sébastien a donc voulu, afin de marquer les trois décennies de la fin de Paillard («entreprise morte de ne pas avoir cru à la montée irrésistible de l’informatique») une série d’expositions sur le sujet.

La symphonie des machines de Rolf Liebermann, le futur directeur du Grand Théâtre genevois, à l'Expo64 de Lausanne. Photo Keystone.

La matérialisation de ce projet pouvant sembler surdimensionné pour une petite ville a été rapide. Sébastien Mettraux a été voir les directeurs et directrices des quatre institutions locales, dont deux ont depuis démissionné. Il avait un accord de principe de Karine Tissot, France Terrier ou Marc Atallah. «Nous avons eu le feu vert avec l’argent du Prix du patrimoine vaudois des Retraites populaires. J’avais soumis le projet retenu.» L’aventure proprement dite a pu démarrer. Il fallait cependant se retrousser les manches, ne serait-ce que pour avoir des objets à montrer. Tout ne pouvait provenir du Musée de la machine à écrire, privé, créé à Lausanne par Jacques Perrier. Les énormes archives de la Maison d’Ailleurs ont bien sûr fourni des choses, dont de précieux magazines populaires où cet appareil incarnant la modernité devait tout permettre, «y compris de communiquer avec les morts.» Il convenait cependant d’étudier aussi le jeu vidéo, «où figure constamment la machine à écrire, présente dans notre univers sous forme de clavier d’ordinateur.» Trouver les affiches anciennes. Des machines jouets...

L'art de trouver les objets

C’est là que Sébastien Mettraux a dû se transformer en collectionneur institutionnel. «Ma première Hermès Baby, le produit phare de Paillard vendu à des millions d’exemplaires, je l’ai trouvée par hasard dans un vide-grenier. Je ne pouvais pas ne pas l’acheter.» L’ensemble s’est vite complété, notamment grâce aux sites de ventes en ligne: Ebay, Anibis, Ricardo… Des affiches ont réapparu en Espagne. «Je suis parvenu à trouver un modèle rouge en Hongrie.» Mon vis-à-vis a beaucoup chiné. «J’ai arrêté de peindre durant quelques mois.» Une pointe s’est vue poussée du côté des productions intermédiaires entre la mécanique et l’électronique. «Nous avons dans le genre plusieurs prototypes de Paillard, jamais commercialisés.» Un meuble de 1937, doté d’un télex, a fait surface à Saint-Gall. «Nous l’avons obtenu pour un franc. Il suffisait d’assurer le transport.» L’Hermès Baby à clavier japonais manque hélas à l’appel... Il y a enfin eu le montage cinéma, où le visiteur choisit son extrait en tapant sur une touche, l’exposition baignant dans le crépitement d’une machine. Il y a aussi bien ici au programme la «symphonie» conçue par Rolf Liebermann pour Expo64 que des miettes du «Dictateur» de Chaplin ou de «Huit et demi» de Fellini.

"Le dictateur" de Charles Chaplin en 1940. Photo DR.

Cette compilation apparaît ludique. Elle donne envie de voir ce qui se cache derrière chaque caractère. «Je voulais que les quatre expositions soient à la fois sérieuses et accessibles.» Diverses également dans leur forme. «Elles se coulent dans l’esprit et la scénographie ordinaire de chaque lieu.» Les visiteurs doivent certes pouvoir faire preuve de nostalgie. «Mais il s’agissait aussi de montrer les aspects négatifs. Paillard a produit mine de rien pour l’armement, qui utilisait son savoir-faire. Ses règlements intérieurs, même tardifs, nous semblent aujourd’hui d’une dureté effrayante.» Les ouvriers vivaient sous un contrôle total. «Les anciens que j’ai rencontrés en gardent le douloureux souvenir.» Tout n’était pas rose derrière les rutilants modèles imaginés par le designer Richard Authier, «qui sera mort juste trop tôt pour voir Rock Me Baby». Il convenait aussi de le rappeler.

Affiche espagnole pour l'Hermès. Années 1960. Photo fournie par la Maison d'Ailleurs, Yverdon 2020.

(1) Ballenberg est un faux village alémanique formé de maisons transportées là de toute la Suisse enfin d’en assurer le sauvetage.

Pratique

«Rock Me Baby». Volet Maison d’Ailleurs, 14, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu’au 20 octobre 2021. Tél. 024 425 64 38, site www.ailleurs.ch et www.rockmebaby.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. L’institution présente également «Je est un monstre», dont il sera question bientôt dans ce qu’il devient difficile d’appeler «ces colonnes».

Sébastien Mettraux. Photo 24 Heures.

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