Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Rien que pour vos yeux II" illustre la gravure au Musée Jenisch de Vevey

L'exposition traverse les siècles, les modes de création, les genres et les différents fonds conservés par le Cabinet cantonal des estampes. Il y a beaucoup à voir!

Le Steinlen qui fait l'affiche.

Crédits: Musée Jenisch, Vevey 2019.

On ne change pas de «team» gagnant. Il existe une loi des séries. Le cinéma tend du reste aujourd'hui (hélas?) à fonctionner en se répétant. Après «les Dents de la mer I», il y a eu le II, puis le III. Aujourd'hui «Rambo» lui-même reprend du service sous les traits épaissis de Sylvester Stallone. Alors pourquoi les expositions ne développeraient-elles pas un esprit de suite?

Depuis quelque temps, le Musée Jenisch de Vevey propose ainsi «Rien que pour vos yeux II». Mais attention! Même si un quotidien romand (que je ne nommerai pas) a refusé de faire un papier sous prétexte qu'il avait déjà couvert le I en 2017, il s'agit cette fois d'une chose différente. «Rien que pour vos yeux» traitait du dessin dans tous ses états. Il y avait les matières, sèches ou humides. Les intentions, de la simple esquisse à l’œuvre finie destinée à la vente. Les époques aussi, puisque le parcours proposait pèle-mêle au rez-de-chaussée des pièces des XVIe, XVIIe, XVIIIe, XIXe, XXe et XXIe siècles. Bref. Il s'agissait d'illustrer ainsi une diversité, même si le dessin ne sert par principe pas qu'aux illustrations.

Un Cabinet riche de 35 000 pièces

«Rien que pour vos yeux II» parle en revanche d'estampes. On sait que le Jenisch abrite leur Cabinet cantonal depuis trente ans. Un ensemble de 35 000 feuilles, soit environ le dixième du cabiner genevois. Une collection de grande qualité. Tous les grands noms y sont présents, des maîtres anonymes du Moyen Age finissant à aujourd'hui. Avec un extraordinaire arrêt sur images permis par le Fonds Decker. «Grand patron» médical, Pierre Decker (1892-1967) avait focalisé son attention sur Albert Dürer et Rembrandt. Il pouvait plus mal choisir. Le Cabinet vaudois, ce que comprennent mal nos amis français, à l'esprit si jacobin, se compose en effet de multiples fondations. Il y a là les gravures du Musée Alexis Forel de Morges (lui-même graveur), les modernes de Werner Coninkx, les œuvres sur papier de Jean et Suzanne Planque ou le Fonds Cuendet et Atelier de Saint-Prex. Plus les collections municipales ou cantonales. Cela fait beaucoup. Une chatte n'y retrouverait pas ses petits. Le Musée Jenisch oui, même si le poste de directeur (ou directrice) du Cabinet reste vacant depuis le départ pour Lausanne de Laurence Schmidlin il y a plus de deux ans. Camille Jaquier et le commissaire invité Florian Rodari ont ainsi sans peine trouvé leur miel dans les boîtes de l'institution.

"La Sainte Face" de Claude Mellan. Photo DR.

Pour Florian Rodari, un proche du Musée Jenisch, c'est presque la fin d'une boucle. Je me souviens de l'avoir rencontré au milieu des années 1980. C'était à l'Elysée de Lausanne. La maison devait alors fonctionner comme un lieu voué à la gravure. Le destin en a voulu autrement. Pour une fois, il a eu raison. Le transfert à Vevey en 1989 des collections leur a donné une nouvelle visibilité. Elles se sont par ailleurs considérablement accrues. Il suffit de penser à l'exposition que le Jenisch a récemment consacré aux nouvelles acquisitions de la Fondation Cuendet-Atelier de Saint-Prex, dans ce qui est devenu il y a deux ans le Pavillon de l'estampe. Un legs a également fait entrer au musée un nombre considérable de bois japonais, qu'il reste à étudier. Cela sera pour une autre fois. A une exception près (Hokusai, avec l'une des matrices de l'artiste), nous restons ici en Occident. Le sujet se révèle bien assez large comme ça, même si la manifestation bénéficie en sus à l'étage du Pavillon. Il y a ainsi de quoi exposer quelque chose comme 350 pièces.

Bois, cuivre et linoléum

Il se voit de tout sur les murs, repeints d'un rouge et d'un vert que mange la vilaine lumière du néon. Et c'est voulu! Il s'agissait pour les commissaires de montrer un médium dans toute son amplitude. Outre le bois, il y a le cuivre, la pierre, le linoléum ou le verre comme supports avant impression. L'aquatinte devait trouver sa place aux côtés du vernis mou, de la pointe sèche, de la manière noire, du burin et de héliogravure. Ne vous affolez pas! Tout se voit expliqué, jusqu'à la «manière de dessin» qu'aimait le XVIIIe siècle. Il y a même un ravissant petit livre, de la même taille et comportant un nombre de pages identique à celui créé pour le dessin il y a deux ans. Vous pouvez même acheter le duo empaqueté par un cartonnage. Mais il faut admettre que l'univers de la gravure reste complexe, surtout quand les artistes se plaisent, comme Picasso, à bouleverser les lois du genre.

Qui sont les créateurs présentés? Mais il y a tout le monde, et d'autres gens encore! Il semblait difficile de faire sans Lautrec, Tiepolo, Goltzius ou Goya pour ce qui est des classiques. Il convenait aussi de prolonger la gravure jusqu'à aujourd'hui. Il y a l'Atelier de Saint-Prex, bien sûr, qui prend tout doucement de l'âge. Mais aussi des iconoclastes contemporains, même si les parti-pris demeurent sages. Fabrice Gygi. Sébastien Mettraux. Deux sections se situent à la limite de la spécificité. Le cliché-verre pratiqué par des peintres du XIXe, de Delacroix à Corot, apparaît proche d'une photographie. Et ces dernières décennies, l'Atelier de Saint-Prex (toujours lui) a édité des photos, d'Alfred Stieglitz à Balthasar Burckardt, sous forme de gravures. Tout finit par se brouiller, à commencer par les idées. Mais il devrait toujours en aller ainsi pour les arts vivant.

"La Sainte Face"

Et s'il fallait ne retenir qu'une seule pièce, alors que plusieurs centaines d'autres se voient mises sous les yeux des visiteurs? Les deux commissaires ont opéré leur choix. Ce serait «La Sainte Face» de Claude Mellan, datant de 1649. Le visage du Christ est tracé d'une seul trait de burin, en partant de la pointe du nez. Un sommet de virtuosité n'ayant rien de gratuit, étant donné ses implications théologiques. Pour le Jenisch, il s'agit là d'un retour. Il a déjà consacré une rétrospective à Mellan comme à Nanteuil ou aux graveurs Nabi. Avant d'aller de l'avant, il convient parfois de regarder en arrière. C'est ce que j'appellerais l'effet rétroviseur.

Pratique

«Rien que pour vos yeux II», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 5 janvier 2020. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

La pièce de Sébastien Mettraux. Photo DR.

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