Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

REVUE/"Transbordeur" traitera de la photo sur le plan social et historique

Crédits: DR

En 1905, les Marseillais découvraient le «transbordeur», qui changeait radicalement l'apparence de leur Vieux-Port. Ce pont métallique colossal permettait une nouvelle forme de passage entre les deux rives. Mal perçu des habitants, que virent sans regrets sa disparition lors d'un bombardement de 1944 (1), cet équivalent utilitaire de la Tour Eiffel apparut au contraire comme un symbole de modernité à nombre de photographes des années 1920. Citons Germaine Krull. Cette construction peut donc aujourd'hui servir, en se servant en plus de la symbolique dégagée par son nom, de titre pour une nouvelle revue dédiée à la photo. Le numéro 1 vient de paraître. Il a été présenté au tout récent «Artgenève», fin janvier. 

Pourquoi une nouvelle publication, à la périodicité non définie? «Si nous cherchons à emprunter ce chemin et à en dessiner de nouvelles pistes, c'est aussi que l'expérience quotidienne nous y incite, marquée du mouvement paradoxal qui façonne notre rapport aux images», explique dans son éditorial la rédaction, dont le comité ne se compose pas moins de six personnes. Logiquement, les photos auraient dû se banaliser, de leur multiplication même. Or, «on observe une formidable progression de la cote des images reproductibles.» Le 8e art a envahi le monde des galeries et des enchères. Les agences et les institutions tirent parti de leurs fonds historiques. Internet est envahi par la production quotidienne, qui atteint des montants effarants.

De hautes ambitions 

«Pour penser cette pénétration de la photographie dans les diverses activités humaines, il nous faut élargir le régime traditionnel des représentations et des formes artistiques, explorer les composantes sociales et technique de la culture visuelle, et nous intéresser aux moyens de capture et de dissémination offerts par le médium photographique», conclut l'introduction. «Histoire Société», peut-on par ailleurs lire, en résumé, sur la couverture. Haute ambition. Vaste programme, puisqu'il comprendra à l'occasion le livre illustré, la presse et qu'il comporte déjà ici le film documentaire par le biais des frères Lumière, qui ont envoyé leurs opérateurs de la Suisse à la Chine dès 1896. 

La première livraison se révèle en effet rétrospective. Son dossier se voit consacré aux «Musées de photographies documentaires», qui ont émergé à la fin du XIXe siècle. Il s'agissait d'appréhender le monde grâce au nouveau médium. Puis d'en classer les composantes à la manière d'un herbier. Avec un champ d'action défini à l'avance, bien sûr. Certaines institutions demeurèrent régionales. D'autres déployèrent une activité internationale, voire mondiale. Il suffit de rappeler les «Archives de la Planète», produites en couleurs grâce au procédé autochrome entre 1912 et 1931 sous l'égide du milliardaire et philanthrope Albert Kahn à Boulogne-Billancourt. Des archives qui ont le mérite de s'être conservées jusqu'à nos jours, même si elles ont subi bien des vicissitudes.

Un dossier initié par l'Elysée 

Ce dossier est cependant né d'un événement plus proche. En 2015, l'Elysée lausannois a proposé une exposition tournant autour de la collection iconographique lancée en 1896 par le pasteur Paul Vionnet, lui-même photographe. Riche de plusieurs centaines de milliers de clichés, cet ensemble a échappé à la dispersion, ce qui n'est pas le cas du Musée suisse de photographies documentaires de Genève, qui a existé entre 1901 et 1909 au 10, rue du Marché. Il y a eu une publication en 2015. Les universitaires adorant les colloques, il s'est est tenu à Genève comme à Lausanne. «Le présent dossier entend les prolonger en élargissant la focale à l'échelle européenne.» L'Angleterre. L'Italie. L'Allemagne, où le propos s'est souvent révélé autre. Tandis que la plupart des pays s'intéressaient aux lieux et aux monuments anciens (dont nombre ont disparu depuis), l'Allemagne à peine unifiée des années 1880 et 1890 se voulait plutôt anthropologique. Folklore d'abord. 

Il y a beaucoup à avaler, avant que «Transbordeur» passe aux «varia», puis aux notes de lecture. Le ton se veut sérieux. Il semble parfois austère, la contribution la plus accessible restant celle de Nicolas Schaetti sur le «Fonds d'iconographie genevoise», riche de quatre millions de documents, ce qui peut sembler beaucoup. Bien pensé, le reste souffre un peu de son expression. Pas un mot concret. Une suite d'idées, volontiers abstraites, de noms et de dates. Il serait temps que certains universitaires pensent à leurs lecteurs, pendant qu'ils en ont encore. Toutes ces notions, qui ne sont finalement pas si compliquées, pourraient se voir exprimées sous une forme plus agréable. L'idée de confort est aussi importante pour le cerveau que pour le dos, les jambes ou l'arrière-train.

Un ancrage genevois 

Ce numéro 1, qui se vend le prix d'un livre (29 euros), ne laisse rien présager de la suite. Pas d'annonce de menu ou de date pour un 2. Il regroupe l'Association Transbordeur, dont le siège se trouve rue de Zurich, à Genève, et les précieuses éditions Macula, établies à Paris mais aux très forts liens financiers (et personnels) avec Genève. La chose se remarque aux soutiens, tous suisses romands. Des soutiens mérités. Il faudrait juste décoincer le ton de la revue.

Pratique 

«Transbordeur», Numéro 1, aux Editions Macula, 236 pages.

Photo (DR): Une vue colorisée du transbordeur marseillais, vers 1910. Ce pont donne aujourd'hui son nom à une revue.

Prochaine chronique le lundi 13 février. Nouvel accrochage de la peinturte française au Louvre. Hum, hum...

 

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