Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

REVUE/"Beaux-Arts" s'interroge sur la beauté à l'heure d'aujourd'hui

Crédits: DR

«Qu'est-ce que la beauté aujourd'hui?» Le mensuel «Beaux-Arts» n'a pas peur de poser la question-piège. Dans son numéro d'octobre (qui est le 400e inaugurant du coup une «nouvelle formule»), il consacre au sujet un dossier entier. Vingt-sept pages. Coïncidence? La même édition de ce mois propose, à cause de l'exposition actuelle de Vienne, un gros article à Raphaël, prototype de la beauté classique. Il en offre un autre sur Irving Penn, incarnation de la beauté moderne, à propos de sa rétrospective parisienne. Restait juste à faire le point sur sa version contemporaine. 

Yves Michaud ouvre les feux. «Dans l'idée que l'on se fait traditionnellement de l'art et de l'esthétique, le premier entretient un rapport avec la beauté, et la seconde avec l'expérience de la beauté.» Aujourd’hui âgé de 73 ans, le philosophe admet qu'il existe parallèlement le sublime, le laid, le terrifiant, le repoussant et le banal. Ils donnent lieu à des expériences pouvant se révéler liées à notre concept du beau. Entre toujours en jeu le goût de l'époque. «La statuaire grecque devait sembler bien étrange sous le couleurs violents de la polychromie d'époque.» Un côté bariolé que nous supportons pourtant parfaitement pour l'art médiéval, me permettrai-je d'ajouter.

Le passage des générations 

Je ne reviendrai pas sur les notions, brassées façon crème Chantilly, par Michaud sur l'harmonie, la proportion, l'utile et la fonction, ou encore la bonté morale et le plaisir. Je me contenterai de dire qu'il me semble que chaque période a développé sa propre beauté, qui deviendra parfois de la laideur (ou tout au moins du mauvais goût) pour les générations suivantes. Raphaël était à peine mort en 1520 que la première volée de maniéristes donnait un coup de canif à ses canons esthétiques. Le baroque a inventé une beauté tourbillonnante qui devait horrifier les tenants du néo-classicisme. Et cetera... Le fait d'être né à la fin des années 1940 me fait ainsi considérer comme hideuse la peinture de Jean-Michel Basquiat, qui vaut pourtant aujourd'hui si cher. 

Parler aux artistes de la beauté de leurs œuvres reste cependant, pour Judicaël Lavrador (quel nom!) «un sujet aussi glissant qu'un pétale de rose sur une tartine de camembert». Aujourd'hui bien malades, les avant-gardes n'ont cessé de mettre à mal les visions académiques. Il faudrait du coup aujourd'hui parler de beautés imparfaites. Etranges. Dérangeantes. Notons que Judicaël rejoint ainsi Charles Baudelaire, qui n'est pas le perdreau de l'année. «Le beau est forcément bizarre.» Il s'agit aussi là d'une réaction sauvage aux «beautés lisses et aseptisées, reflets tristes et sans épaisseur d'une nouvelle norme, injonction esthétique du capitalisme.» Vous avez lu ça? Et boum! Nous revoilà en plein dans des formules toutes faites.

Les résultats du sondage 

Je vais donc sauter les épisodes suivants pour donner tout de suite le résultat du sondage exclusif commandé par «Beaux-Arts». «L'art doit-il forcément être beau?» Le personnes interrogées sont 42% à penser que oui et 58% que non. «Une œuvre d'art peut-elle être belle en étant provocante et de mauvais goût?» Oui à 54%. Mais attention, le clivage générationnel intervient déjà. C'est non à 60% chez les plus de 50 ans. Quand vous saurez que la peinture idéale est un paysage et que la photographie incarne aujourd’hui au mieux la beauté, je vous dirai que celle d'une œuvre dépend du plaisir qu'elle procure. C'est l'opinion de 96% des sondés, qui parlent aussi du «moment ou de l'état d'esprit» à 89% et du «niveau d'éducation et de culture» à 60%. 

Pour l'architecture, la Fondation Vuitton incarne la beauté à 22%. Les Turbulences à Orléans arrivant en queue avec 2%. La beauté est unisexe (47%) ou féminine (39%). Pour le 27%, l'artiste doit «donner du sens à la société». La beauté vient ensuite avec 23%. La mondialisation a eu peu d'impact sur le goût. Elle ne l'a pas changé pour 56% de Français. Ceux-ci se montrent par ailleurs optimistes. «La beauté est partout, il suffit de la chercher» (88%) et «La beauté rend heureux» (86%) sont de notions qui viennent bien avant "La beauté est de plus en plus absente du monde actuel" (52%). Le magazine a enfin montré au personnes interrogées les dix œuvres contemporaines vendues le plus cher en 2016, le record appartenant avec 33 millions d'euros à Ruzhuo Cui, un Chinois de 73 ans quasi inconnu sus nos latitudes. Ils ont plébiscité à 24% le paysage de David Hockney, Jeff Koons se situant à 1%. Commentaire final: «L'heure est semble-t-il au sentimentalisme et à une forme de sagesse, l'envie de revenir aux essentiels et à des repères stables. Quitte à frôler l'ennui?» Une interrogation qui sent le jugement négatif de la rédaction...

Photo (DR): La "Sainte Cécile" de Raphaël, qui fait l'objet d'une analyse dans le numéro actuel de "Beaux-Arts".

Texte intercalaire.

 

 

 

 

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