Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Révolution! Slatkine ressort "Quand le peuple devint roi" d'Eric Golay

Sorti en 2001, l'ouvrage racontait les mouvements populaires genevois entre 1789 et 1794. Un ouvrage très documenté, mais d'accès facile. Rencontre avec l'auteur.

La Genève révolutionnaire, peinte par Saint-Ours pour orner la cathédrale Saint-Pierre. Je rappelle à ce propos que, contrairement à la France, la révolution genevoise n'était pas anti-cléricale.

Crédits: MAH, Genève 2019.

Durant tout le XVIIIe siècle ou presque, on le sait, Genève a tenu du chaudron révolutionnaire. De 1706 à 1782, la petite république est allée de contestation sociale en mouvement de révolte. Une agitation toujours réprimée, parfois avec l’aide des puissances voisines. Ce minuscule état indépendant (il suffit à ce propos de relire «Le nain et le géant» de Fabrice Brandli, paru en 2012) ne devait pas donner le mauvais exemple. N’empêche qu’en dépit des proportions la révolution avortée de 1782 a servi de répétition générale à 1789…

Il y a eu une, voire même des suites. En 2001, Slatkine publiait ainsi «Quand le peuple devint roi», la thèse d’Eric Golay. L’ouvrage traitait en près de 700 pages des mouvements populaires à Genève de 1789 à 1794. Des mouvements visant à une extrême démocratie. Chaque texte devait se voir voté, ce qui amenait les citoyens à se déplacer toutes les semaines. Simple, vivant, bien écrit, l’ouvrage a fait date. La preuve! L’éditeur en propose aujourd’hui un «reprint». Sans modifications. «C’est exactement le même. Seule la date d’impression a changé.» L’occasion de parler de la genèse et du but de cet énorme travail avec son auteur.

Pourquoi avoir laissé l’ouvrage tel quel, alors que le lecteur attend la suite avec les événements marquants de 1795?
C’est vrai. Il y aurait eu un chapitre à rajouter. Je m’étais arrêté à l’époque avec les tribunaux révolutionnaires 1794. Il existait déjà sur le sujet, et ses suites, le livre très complet d’Edouard-LouisBurnet, un historien amateur qui était par ailleurs pharmacien. Je pensais qu’on ne pouvait honnêtement rien lui ajouter. Maintenant,je crois qu’on aurait en fait pu trouver davantage de choses à dire. J’aurais dû le faire, d’autant plus qu’il s’est passé des choses passionnantes. Il y a eu des émeutes. Des règlements de comptes. Il fallait un retour à la légalité. Louis Odier a pris l’initiative de promulguer un «acte d’oubli». Il supposait une amnistie pour de nombreux délits. Les soumettre à la Justice aurait risqué de prolonger les mouvements insurrectionnels. Le vote a été difficile à obtenir, mais il a mené à un apaisement. La ville a retrouvé son calme. Les émigrés sont revenus. La Constitution de 1796 est devenue possible. Elle a cependant quelque chose d’un peu terne. L’élan révolutionnaire se trouvait brisé.

Vous en êtes donc resté à la petite «Terreur» genevoise, qui a tout de même fait quelques morts.
C’est la fin d’un crescendo qui suit régulièrement, mais avec un net décalage, celui de la France. Les exécutions ont lieu aux Bastions alors que Thermidor arrive à Paris, avec la chute des Jacobins. Genève subit en même temps les pressions de la France républicaine. L’étau se resserre autour d’elle. Le résident de France, présent dans la République depuis Louis XIV, joue alors un rôle trouble. Les menaces d’annexion deviennent de plus en plus réelles. L’armée s’affaire autour des murailles et vise à une conquête. Genève n’arrive plus à se faire entendre diplomatiquement. C’est un jeu du chat et de la souris, où notre ville est bel et bien la souris. Comme le Valais, d’ailleurs. Comme Mulhouse, qui était suisse à l’époque. Les mouvements subversifs comptaient moins que la position stratégique. Le Valais était une porte de l’Italie. Il n’y avait du reste alors aucun mouvement révolutionnaire en Valais…

Pourquoi avoir consacré une thèse à ce sujet?
Je pense qu’elle tient à mon enfance, passée au Molard, puis à la rue des Pavillons à Plainpalais. Je me retrouvais là dans un quartier populaire avec des habitants très simples. Au Molard, c’était plus chic. J’ai ainsi connu les deux côtés de Genève. Au Molard, où ma mère avait son bureau, c’étaient les avocats. Aux Pavillons, des gens simples mais vivants. Des gens qui disaient «ils» quand leurs conversations parlaient des politiciens. Je me demandais comment cela se arriverait quand de telles personnes descendraient dans la rue. Qu’est-ce qui se passe au fait quand des gens sans formation politique renversent un gouvernement?

Vous avez donc fait parler les archives.

Eric Golay. Photo DR.

J’avais déjà fait un mémoire de licence sur les paysans genevois Des campagnards sans le moindre droit politique sous l’Ancien Régime. Ici, je suis parti de la ville. Je disposais pour cela d’un matériau fantastique. Les Archives d’État, à Genève, possèdent autant de papiers sur la période révolutionnaire que sur tout le reste du siècle. Il suffisait de les dépouiller. Cela ne signifie pourtant pas que tout ait survécu. Si nous conservons l’ensemble des procédures criminelles, des registres officiels de 1794 ont disparu. Il y a donc des délibérations que nous ne connaîtrons jamais. Je sais certains choses grâce aux correspondances avec Paris, qui ont elles été gardées.

Combien de temps tout cela a-t-il pris?
Mon Dieu… Je m’y suis mis entre 1976 et 1978. J’étais alors assistant. J’ai soutenu la thèse en 1996. Cela représente pratiquement une quinzaine d’années. Est ensuite venu le livre. Je tenais à produire un ouvrage de lecture aisée. Stimulante, si possible. J’ai donc retravaillé le texte. L’historien Louis Binz, que j’estimais beaucoup, m’a suggéré d'entrer dans les ouvrages de la Société d’histoire et d’archéologie, mais il fallait attendre. J’ai ensuite essuyé ailleurs un refus. Slatkine est le nom qui m’est alors venu à l’idée. Il éditait les livres de la Société suisse pour l’étude du XVIIIe siècle. J’ai envoyé mon manuscrit. La maison m’a répondu oui par retour du courrier.

Pratique

«Quand le peuple devint roi» d’Eric Golay, aux Editions Slatkine, 688 pages.

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