Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Réussite totale! Le Museon Arlaten d'Arles a rouvert après plus de dix ans de fermeture

Consacré au passé de la ville, ce lieu ethnographique a gardé une bonne partie de ses décors anciens. C'est un peu le musée du musée.

Le nouvel escalier de Michel Bertreux et Christian Lacroix.

Crédits: Museon Arlaten, Arles 2021.

Ce n’était sans doute pas une honte nationale. Il s’agissait cependant d’un scandale régional. Depuis combien de temps, au fait, le Museon Arlaten d’Arles restait-il fermé au public? On m’a assuré sur place dix ans. J’ai aussi lu onze. Voire douze. Autant dire que la clôture devenait immémoriale. Cela dit, les travaux pratiques n’ont pas pris si longtemps que cela. Quatre années. Le beau bâtiment, avec un côté Renaissance et l’autre classique (et des ruines romaines au milieu), ne se trouvait pas en si mauvais état. C’était surtout l’intérieur qui méritait un dépoussiérage. Un coup d’aspirateur néanmoins coûteux. La dernière version du projet prévoyait notamment un spectaculaire escalier de verre et de métal à installer dans une aile vidée comme un poulet.

La cour actuelle, donnant sur le côté Renaissance. Photo Museon Arlaten, Arles 2021.

Aujourd’hui, tout est oublié. L'institution a rouvert à la satisfaction générale. Soyons justes. Elle attire bien davantage de monde que la prétentieuse tour LUMA, construite par Frank Gehri pour Maja Hoffmann. Pour entrer, mieux vaut viser ce moment juste, que les Anciens appelaient le «kairos». Cette référence cultivée s’impose ici sans trop de mal. Historique, l’institution renvoie au passé d’un pays se réclamant bien davantage des Grecs et des Romains que des Gaulois ou des Francs. Le Museon Arlaten, voulu par l’écrivain Frédéric Mistral (l’auteur de «Mireille»), c’était au départ le temple du parlé provençal, que le français pointu importé de Paris mettait en péril depuis les années 1860.

L'argent du Nobel

C’est en 1899 que l’institution a vu le jour, à l’instigation de quelques fidèles des traditions locales. Les collections embryonnaires se trouvaient alors modestement logées ailleurs. Mistral et ses amis ne partaient pas de rien. Dès 1820, autrement dit sous Louis XVIII, une première enquête sur cette langue en péril avait été menée par le préfet Christophe de Villeneuve. En 1896, Emile Marignan avait formulé les buts du lieu patrimonial à créer. «Il y a à étudier l’ethnographie française, les vieilles mœurs, les antiques coutumes, les traditions qui disparaissent avec la rapidité de la vapeur.» D’où une idée d’urgence. Une collecte d’objets s’imposait au plus vite, comme si on était chez une tribu africaine. Les objets, surtout modestes, devaient se voir sauvés de la destruction.

L'une des reconstitutions, avec mannequins géants, aujourd'hui restaurée avec soins. Photo Museon Arlaten, Arles 2021.

En 1904, Mistral recevait le Prix Nobel de littérature. Avec l’argent, qui semblait à l’époque une sommes énorme, le littérateur a pu passer à la vitesse supérieure. L’ancien Collège des Jésuites convenait parfaitement à une présentation plus spectaculaire et moderne, terminée en 1909. Il y aurait notamment là des reconstitutions d’intérieurs, avec des mannequins à taille humaine sculptés par André Farigoule. Cette présentation a survécu jusqu’à nos jours, et la récente restauration l’a respectée. L’actuel Arlaten, c’est en effet un peu le musée du musée. Ou plutôt celui de ses ambitions successives. Il fallait aussi parler des années 1930, plus scientifiques, et des errances pendant la dernière guerre. Le Maréchal Pétain prônait le retour à la terre et aux racines (les racines se trouvant du reste en général dans la terre). L’Arlaten, comme d’autre lieux voués aux traditions, s’est ainsi vu instrumentalisé avant de rétropédaler dans les décennies suivantes.

Projection vers l'avenir

Avec le «Temps 1», consacré aux origines, puis le «2», le «3» ou le «4» (correspondant aux années 1970), le visiteur revit donc les manières successives dont a été perçu l’héritage arlésien. C’est la fameuse réflexion de fond que nous promettent aujourd’hui bien des musées d’ethnographie ou d’ex-ethnographie, le mot s’étant vu diabolisé (1). Restaient encore a risquer un panorama actuel et une projection sur l’avenir. Ce «Temps 5» se trouve sous les toits, en fin de parcours. Il supposera toujours de nouvelles enquêtes de terrain sur un sol désormais très métissé. Il n’y avait naguère que les Gitans (internés sous Pétain…) pour proposer une autre culture. Il faut désormais compter avec les émigrations. Plurielles.

L'entrée du musée, avant la salle des origines. Photo Museon Arlaten, Arles 2021.

Le récit offert au public possède quelque chose de pointilliste. Le nouvel Arlaten (qui respecte l’ancien) se veut foisonnant. Restauré pour la substance originale par l’architecte des Monuments historiques Pascal Prunet et confié pour les modifications contemporaines à Michel Bertreux, le bâtiment propose des salles surchargées, aux murs colorés. Des objets partout, dans des vitrines souvent d’époque. Une accumulation suggérant des croyances, des métiers ou tout simplement la vie quotidienne. S’il fallait risquer une référence, on serait ici bien plus proche du musée (parisien) de la Chasse et de la Nature que du «white cube». Le visiteur doit se laisser envahir, en sachant bien qu’il ne regardera pas tout. Du moins en une fois. C’est le grand retour du refoulé décoratif après des décennies d’approche quasi clinique des œuvres montrées. Vive le maximalisme! 

Escalier dans le vide

Pris d’une sorte d’enivrement, le public passe ainsi de salle en salle, certaines ayant des planchers de verre donnant un léger vertige. A chaque étage, il revient au grand escalier jeté dans le vide. Là aussi, l’abondance domine. Les murs ont été tapissés de tissus photographiés selon les ordres de l’enfant du pays, Christian Lacroix. L’ancien couturier y est allé sans peur d’enfreindre le bon goût, souvent un peu pauvre. Il a eu bien raison. Ici, on se sent bien. On se sent chez soi. C'est confortable. La réussite se révèle totale. Les objets les plus modestes se noient agréablement dans une masse colorée. C’est à la fois contemporain et vieillot. Savant et sentimental. Riche et modeste. Du reste, pour suggérer ce recul, les scénographes sont parfois aller chercher de vieux cartels. Ils se marient heureusement aux bornes expliquant tout à coups de crayon digital. Avec du vieux, on peut toujours faire du neuf. Ma grand'mère le disait déjà.

Pratique

Museon Arlaten, 29, rue de la République, Arles. Tél. 00334 13 31 51 99, site www.museonarlaten.arles.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Réservations facultatives. La chapelle, qui a longtemps servi de musée archéologique chrétien, accueille aujourd’hui la photographe Sabine Weiss. J’avais connu l’église noire comme une mine de charbon. La voici blanche comme neige, avec un superbe retable baroque en bois foncé.

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