Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Retrouvés en 2018, les produits des "Arts incohérents" sont devenus "trésor national"

Tout avait disparu des cinq Salons où des humoristes anticipaient Dada et le surréalisme dès 1882. Un marchand a retrouvé des choses dans une valise.

La "Combat", tel qu'il était connu aujourd'hui. Par la reproduction.

Crédits: DR

C’est tout un mouvement presque oublié qui est ressorti du néant. L’aventure commence en 2018. Spécialisé dans les arts du XIXe siècle, Johann Naldi se voit invité en région parisienne à expertiser le contenu d’une malle poussiéreuse. Installé rue Monnier dans le neuvième arrondissement, le galeriste est un homme bien connu dans la profession, certes. Mais nous ne sommes avec ce jeune marchand dans le haut de gamme commercial. Il suffit de regarder son site. Naldi se rend à l’adresse et commence à déballer. Il y a dans cette valise encrassée des documents, des dessins et divers objets. Plus des peintures sales, dont l’une va se révéler réellement noire après les coups de chiffon. Deux étiquettes figurent heureusement au dos de cette dernière. L’une se contente du chiffre 15. L’autre donne «Arts Incohérents, 4, rue Dubois, 4 Paris.»

Le "Combat" retrouvé (fragment). Le premier monochrome? Photo DR.

Notre homme connaît bien son histoire. Il s’agit là de l'adresse où a été présenté en octobre 1882 le premier des cinq «Salons des Incohérents», dont le dernier s’est déroulé en 1893. Jules Lévy (1857-1935) en était l’organisateur. Il y a eu un catalogue publié par Le Chat Noir. Le légendaire cabaret fondé en 1881 par le Grison Rodolphe Salis publiait aussi, notamment un hebdomadaire. Avec cette plaquette, le doute n’était plus permis. La toile devenue anthracite avec le temps était bien «Combat de nègres pendant la nuit», que l’humoriste Alphonse Allais (et membre éminent des Incohérents) avait ensuite rebaptisé «Combat de nègres dans une cave pendant la nuit». Allais a lui-même donné dans le vert. Il se révèle ainsi l’auteur de «Des souteneurs encore dans la force de l’âge et le ventre dans l’herbe buvant de l’absinthe». L’écrivain s’était contenté pour montrer la chose d’un rideau (vert, évidemment!) de fiacre. L’œuvre figurait aussi dans la malle aux trésors.

En galerie cet hiver

Naldi a bien fait son boulot d’enquête pendant deux ans. Il a ensuite proposé les œuvres dans sa galerie pour une exposition exceptionnelle. C’était possible début 2021, alors même que les musées demeuraient fermés pour cause de pandémie. Ce n’est en effet pas tous les jours que réapparaît un mouvement comme celui-là. Il a en effet bien été établi par une exposition du Musée d’Orsay, proposée en 1992, que les Incohérents («bien français») avaient anticipé le Dada zurichois et les surréalistes internationaux. La presse a parlé de cet accrochage hivernal, mais j’avais zappé à l’époque. On n’est pas attentif tous les jours. Il y a ainsi eu un long article de Philippe Dagen début février dans «Le Monde». Le si politiquement correct quotidien avait du coup dû imprimer sans circonvolutions le mot «nègre»…

Johann Nadi, par qui tout est arrivé. Photo tirée du site de la galerie Naldi. 

L’affaire vient de connaître un nouveau développement. La pourtant peu active Roselyne Bachelot vient de décréter le contenu du coffre «trésor national». La chose signifie qu’il ne pourra pas quitter le territoire français pendant trente mois. Durant cette période, l’État devra trouver des fonds, en s’appuyant au besoin sur un mécénat intéressé par les déductions fiscales. Pour la ministre de la Culture, le tout a «vocation» de se retrouver au Musée d’Orsay. Comme le dit son communiqué, il s’agit là d’un «témoin d’une étape importante et méconnue de l’histoire de l’art moderne.» Elle est «typique du rôle de Paris et d’un certain esprit français».

Dérision

Je pense qu’Allais, Lévy et les leurs se tordraient de rire en lisant ces propos officiels, mais il y a tout de même du vrai. Les Incohérents travaillaient dans la dérision. Sans pourtant la violence et l’amertume de Dada. Et en évitant les mondanités auxquelles va vite se retrouver confronté le surréalisme. Le véritable drame serait en fait le démembrement d’un ensemble dont il reste maintenant à savoir (mais des études semblent prévues) comment il y pu se retrouver après plus d’un siècle dans une maison en périphérie de la capitale…

L'affiche d'un des Salon des "Incohérents". Photo DR.

Au fait, si le chef-d’œuvre du groupe rejoint effectivement Orsay, le cartel parlera-t-il toujours de «Combat de nègres»? Je sens déjà les polémiques monter. A mon avis, les indigénistes vont donner de la voix. Relayés par «Le Monde», si possible. Un journal n’en est pas à une… incohérence près.

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