Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Retour au basique. Le Kunstmuseum de Berne montre des "Oeuvres de la collection"

L'institution a beaucoup sacrifié aux expositions temporaires. Elle détient pourtant un fonds moderne presque aussi riche que Zurich ou que Bâle.

Ultra-célèbre, mais rarement aux murs du musée. "Composition No2, gris et noir" de Mondrian, 1925.

Crédits: Kunstmuseum, Berne 2021.

C’est un choix. Autant dire qu’il a fallu opter entre plusieurs possibilités. Le Kunstmuseum de Berne propose aujourd’hui des «Œuvres de la collection». Il y avait place pour environ 140 d’entre elles dans le bâtiment primitif, construit entre 1876 et 1878 par Eugen Stettler. Autant dire qu’il s’agit d’un des premiers musées de Suisse édifié dans ce but, même si le Rath genevois date des années 1820. Réparti sur trois niveaux, l’accrochage occupe également, au sous-sol, quelques espaces de la nouvelle aile remontant au début des années 1980. D’où un parcours pour le moins sinueux. Je ne suis pas sûr d’avoir tout vu. Des fois que j’aurais manqué une bifurcation…

Il reste difficile en temps normal de se faire une idée des collections du Kunstmuseum. Des moignons de celles-ci se voient parfois exposées. C’est comme s’il fallait boucher des trous. Depuis le règne de Matthias Frehner, parti à la retraite en 2018 après des réussites en dents de scie, l’attention s’est vue réservée aux expositions temporaires. Il y en a eu jusqu’à quatre en même temps, logées comme elles le pouvaient dans des architectures ne leur convenant souvent pas bien. Je me souviens de manifestations commençant à un endroit et se terminant à autre avec une solution de continuité. Cette mise en quarantaine du fonds muséal a fini par faire croire à son inexistence. N’existe finalement que le visible.

Donations prestigieuses

Est-ce pour corriger cette impression? S’agissait-il plus prosaïquement de combler une lacune de la programmation? Difficile de trancher dans la mesure où, sous la nouvelle direction de Nina Zimmer, de gros efforts ont été consentis afin de faire sortir de nombreuses œuvres des caves. Je pense notamment à la présentation d’une foultitude de paysages suisses du XIXe siècle. Ils n’avaient pas dû revoir la lumière depuis des décennies. Mais il y a le reste, entré au XXe par des donations prestigieuses. Je pense à celle des époux Hadhorn (Walter et Gertrud), qui avaient acheté un «dripping» de Pollock ou un sublime Rothko au bon moment. Aux largesses d’Hilde Thannhauser. Elle a remis à Berne des œuvres qui n'iraient pas au Guggenheim de New York. Il y avait entre autre là le portrait de «Misia Natanson au piano» par Lautrec, un Kirchner capital de 1912 («Deux femmes») ou un somptueux paysage de Cézanne. Les Thannhauser avaient pu passer tranquillement la guerre en Suisse…

Le Cézanne Gurlitt, dont la propriété était contestée par la famille du peintre. Un arrangement a été trouvé. Photo Kunstmuseum, Berne 2021.

Ces deux ensembles complètent bien la donation de Georg G. Keller, comprenant des Dalí de poche (mais de bons Dalí!) comme un grand Matisse. Ou le dépôt d’une partie de la fondation créée par l’oculiste Othmar Huber. Un monsieur qui avait l’œil. Nous sommes avec lui entre un Picasso de l’époque bleue et un célébrissime Franz Marc représentant un cheval de dos. Et il ne faut pas oublier, tant elle semble liée à la ville, la "Stiftung" rappelant les noms d'Hermann et de Margrit Rupf! Ces commerçants locaux, qui tenaient une mercerie, ont figuré parmi les premiers clients de Kahnweiler en 1907. Ils achetaient toujours le Braque et le Picasso de l’année. Ils ont créé un précédent pour les Loeb, un étage social au-dessus. Eux étaient à la tête d’un grand magasin…

Ensembles étonnants

En 1954, les Rupf possédaient déjà 250 œuvres. C’est dire si les gens du Kunstmuseum ont dû serrer leur sélection. Il fallait une petite place pour Nina Kandinsky. La veuve a offert à Berne ce qui n’est pas allé à Beaubourg. Une autre devait aller aux achats du musée lui-même. Il s’est offert, avant que le marché de l’art se mette à délirer, un superbe autoportrait de Cézanne, un Courbet érotique et un Manet tardif d’anthologie. Les «Amis» lui ont logiquement offert «Ad Parnassum», l’un des plus célèbres Paul Klee. Un monsieur qui est du coin. Et il fallait bien évoquer le legs de Cornelius Gurlitt, qui sent toujours le souffre à en croire mes confrères journalistes. Peu de dons se seront cependant vus davantage étudiés, par peur des spoliations. Il me semble même ici que les historiens de l’art affrétés font durer le plaisir. Il faut bien qu’ils vivent et qu'ils mangent, les malheureux! D’où la vente (forcée) d’un Manet. Reste cependant notamment à montrer «Le Pont de Waterloo» de Monet, qui vaut une fortune à lui tout seul. Une autre toile de la série vient de se voir modestement estimée une trentaine de millions.

Les Rupf avec quelques-uns de leurs tableaux dans les années 1950. Photo Kuntmuseum, Berne 2021.

Je vous ai raconté tout ça dans le désordre. Qu’est-ce que cela donne sur place? Eh bien des rencontres parfois lumineuses. Je pense ainsi, dans une salle du rez-de-chaussée, au triptyque formé par «La Nuit», «Le Jour» et «Les Ames déçues» de Ferdinand Hodler. Vous n’aurez pas cela à Orsay. L’espace en sous-sol abritant un grand Fontana blanc, un immense Bridget Riley optique (faisant bien mal aux yeux), le Pollock et le Rothko Hadorn ainsi qu’un vaste Maria Lassnig et un Morris Louis mahousse pourrait aussi bien se trouver à Beaubourg. L’endroit comprend en plus trois petits Frank Stella de la bonne année. Soit 1961. Et un Katharina Grosse récent, histoire de prouver que l’actualité n’est pas oubliée.

Et les contemporains?

Au premier étage du bâtiment Stettler se déploie une partie de la Fondation Hahloser-Jaeggi, avec ce que cela suppose de Van Gogh et de Bonnard. On sait que cette dernière loge depuis quelques années au Kunstmuseum, qui a en revanche perdu celle des Im Obersteg, partie pour le Kunstmuseum de Bâle. Les meilleures choses auraient-elles une fin? Je reste bien en peine de vous le dire. Il n’en demeure pas moins que les interminables transformations de la Villa Flora, qu’occupaient les collectionneurs Arthur et Hedy Hahnloser à Winterthour, avancent. Le site de la Villa annonce une réouverture en fanfare pour 2023. Avec la collection. Mais tout ne pourra pas s’y voir exposé en même temps...

Une débâcle. Un des Monet présentées. Photo Kunstmuseum, Berne 2021.

Cela dit, le Kunstmuseum pourrait sans peine (et sans Hahnloser-Jaeggi!) organiser un jour ou l’autre la suite d’«Œuvres de la collection». Je pense à tout ce qui manque aujourd’hui pas aux cimaises. On peut ici se permettre de laisser dans les réserves Duccio et Fra Angelico, des Kirchner et des Franz Marc, des Picasso et de Kandinsky. Cela sans parler bien sûr de tous les contemporains, qui piaffent d’impatience en attendant leur tour. Mais ce ne sera pas pour tout de suite. Le Kunstmuseum va à nouveau dérouler son tapis rouge (comme la couleur du Parti communiste) devant Uli Sigg. L’ex-ambassadeur ne montrera plus d’art chinois actuel à partir du 30 avril, mais de la production coréenne. Nord et Sud. Là, aucune contre-partie. Pas même un petit cadeau. Sigg a (presque) tout donné à musée de Hongkong en 2012!

N.B. Pourquoi le Kunstmuseum de Berne ne montre-t-il jamais les reliefs de Zoltan Kemeny (1907-1965) légués par sa veuve? L'autre moitié du don est allé à Beaubourg. Son musée en a régulièrement présenté des éléments jusqu'à ces dernières années.

Pratique

«Œuvres de la collections», Kunstmuseum, 8, Hodlerstrasse, Berne, jusqu’au 30 mai. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu’à 21h.

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