Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Restitutions à l'Afrique noire. Qu'en pense Boris Wastiau, le directeur du MEG genevois?

On ne parle aujourd'hui que de rendre aux pays subsahariens tout ou une partie des oeuvres entrées dans les institutions nationales françaises durant la période coloniale. Que déduire du rapport Bénédicte Savoy-Felwine Sarr?

Boris Wastiau, devant l'ancien bâtiment du MEG à Genève.

Crédits: Tribune de Genève

On en parle. Généralement dans le vide. Sans avoir lu une ligne du rapport. Le texte remis le 23 novembre par Bénédicte Savoy et Felwine Sarr au président Macron sur les restitutions d'objets à l'Afrique subsaharienne déchaîne les passions. Il a en plus le mérite (ou le tort) d'arriver en même temps que l'inauguration d'un nouveau musée à Dakar et la réouverture, après cinq ans de travaux, de celui de Tervuren en Belgique. L'air bruisse en ce moment de l'idée que tout (ou une partie) des œuvres d'art des musées occidentaux devrait se voir rendu à une Afrique pillée durant l'ère coloniale. J'ai déjà commis plusieurs articles à ce sujet. Je vous donne aujourd'hui l'avis de Boris Wastiau, actuel directeur du MEG genevois... qui travaillait auparavant à Tervuren.

Il y a longtemps, Boris Wastiau que l'on entend des exigences de restitutions par la Grèce des frises du Parthénon. A quand remontent les demandes pour l'Afrique?
Il en était déjà question durant mes études. C'est un sujet endémique. La nouveauté réside dans le fait que le rapport actuel a été réclamé par un chef d'Etat. Emmanuel Macron demandait aux deux experts désignés des propositions. Il ne s'agit plus à l'arrivée d'accueillir des demandes venue de l'extérieur, mais de faire des offres. Le monde à l'envers, en quelque sorte. L'idée répond à la logique présidentielle, qui traite la colonisation de crime. Il faut par conséquent une réparation.

Y a-t-il eu des précédents pour l'Afrique?
Oui. Nous sommes en 1967, donc avant les conventions de l'Unesco. A l'initiative des Belges, il y a un projet de rendre des sculptures au Congo. Une ancienne colonie. La volonté était de renvoyer cent pièces maîtresses dans ce qui était devenu le Zaïre. Il s'agissait d'un don, et non d'un dépôt. Le Collège des ministres devait approuver la chose. Le premier objet renvoyé, une pièce Kuba, était effectivement un chef-d’œuvre. La sélection a par la suite fortement diminué sur le plan qualitatif. Le dernier des envois, qui partaient d'une base militaire, n'a jamais eu lieu.

Que sont devenues les pièces?
Pour beaucoup d'entre elles, on ne sait pas. Elles ont été conservées, avec plusieurs dizaines de milliers d’autres objets récoltés au Zaïre, dans une véritable forteresse du temps de Mobutu, qui s'en servait pour organiser des expositions à l'étranger. Sa chute a entraîné des pillages. Des déprédations. Certaines statues se sont alors évaporées dans la nature. J'en vois parfois une dans un catalogue de vente. Il n'y a jamais eu de demande officielle de restitution. Le Congo n'a du reste jamais formulé d'exigences précises.

Que pensez-vous du rapport Savoy-Sarr?
Après l'avoir lu, je dirai que l'on a là un instrument qui pose toute une série de nouveaux problèmes. D'abord, il n'y a pas une seule opinion. On sent que les deux auteurs ont beaucoup travaillé avec des collaborateurs. Une chose me semble néanmoins positive. Bénédicte Savoy et Felwine Sarr ne plaquent pas des concepts de 2018 sur une réalité passée. Ils s'interrogent sur les lois de l'époque et la manière dont elles se sont vues appliquées. L'accord de La Haye interdisait par exemple le pillage d'objets sacrés. On peut dès lors considérer le butin d'une expédition militaire comme illégal dans de nombreux cas. Savoy et Sarr prêchent pour la remise dans un contexte.

Et pour le reste?
Il y a beaucoup d'éléments discutables. Je critique avant tout l'absence de réflexion sur la notion de patrimoine culturel africain. Il s'agit sur ce continent d'une conception moderne. Je suis également heurté par cette volonté de culpabilité retombant sur les générations ultérieures. Je ne me sens pas coupable de ce qu'ont fait mes ancêtres. Un autre élément me chiffonne. Qui dit Afrique subsaharienne pense Afrique noire. Une notion coloniale, que l'on fait perdurer. Il ne faudrait du coup rendre justice qu'à certains des pays jadis soumis par une seule nation, la France. Pourquoi pas les autres? Et puis je n'aime pas l’opprobre lâché sur des scientifiques clairement nommés. Marcel Griaule a peut-être commis des erreurs lors de ses premières missions, mais il a ensuite voué sa vie aux Dogons qui l'ont du reste réservé des rites funéraires permettant de l’accueillir parmi leurs ancêtres.

Que se passerait-il après les restitutions possibles?
Les œuvres seraient rendues, mais sous condition. Il faudrait que les Etats les recevant en retour acceptent l'idée d'un partenariat culturel. Pour certains Africains, il s'agit bien sûr d'un néo-colonialisme.

Mais quels sont au fait les exigences africaines?
Pour le Sénégal, c'est clair. Le pays veut la restitution d'absolument tous les artefacts. D'autres ne demandent au contraire rien. Les réclamations étatiques restent en fait rares. Pour beaucoup de pays, il ne s'agit pas d'un objectif prioritaire. Les demandes sont davantage le fait d'intellectuels, souvent issus de la diaspora. Ou même d'Occidentaux.

Vous dites diaspora. Mais ne pourrait-on pas considérer que le Musée du Quai Branly se trouve dans une ville habitée par des centaines de milliers d'Africains d'origine?
Oui. Mais ces populations visitent peu les musées. Le Quai Branly a essayé de les intéresser. Nous essayons tous d’attirer les populations d’origine migrante, mais sans grand succès. Je suis surpris que le rapport Savoy-Sarr ne parle jamais des Africains de France.

Revenons aux objets. Comme pour les restitutions issues de spoliations après la Seconde Guerre mondiales, les demandes ne concernent-elles pas toujours des pièces importantes ayant une forte valeur économique?
Pour qu'il y ait un véritable intérêt, il faut plusieurs choses. D'abord un motif politique. Un élément financier en effet. Et enfin une retombée médiatique. Si l'on parle énormément du rapport actuel, c'est parce qu'il s'agit d'une commande d'Etat devant aboutir, je le rappelle, non pas à des solutions immédiatement applicables, mais à des recommandations. Le même rapport émis par un musée n'aurait pas intéressé la presse.

Que va-t-il se passer maintenant?
La première chose est de regarder les bases légales. Peut-on faire des dons, ou faut-il s'en tenir au prêt emphytéotique? Pour la Belgique, en 1967, il s'agissait d'un don. Et qui décide? Nous sommes en France, où le patrimoine étatique reste inaliénable, ce qui n'est pas le cas aux Etats-Unis où se multiplient les fondations et les universités privées. Le rapport Savoy-Sarr propose donc de modifier la loi pour résoudre la question de l’aliénation. Or les décisions à prendre sont lourdes. Il y a les risques inhérents au retour. Faut-il ensuite rendre aux Etats, aux ethnies, aux familles? Et dans quelle quantité? Le rapport évoque la question, sans toutefois faire référence aux solutions adoptées dans d’autres contextes comparables. Ce n'est pas la même chose que de promettre vingt-six statues phares au Bénin et de renvoyer au bercail des dizaines de milliers d'objets de surcroît difficiles à conserver.

Y a-t-il là aussi des précédents?
Deux énormes, dont on parle presque jamais. Le premier se situe aux Etats-Unis. Les restes archéologiques et les objets sacrés se voient peu à peu rendus aux communautés indiennes, qui en font ce qu'elle jugent bon. Elles les enterrent parfois. On vide ainsi une partie du Smithsonian Institute. Notez que cela représente aujourd’hui plus de 670'000 objets funéraires, 110'000 objets associés et plus de 3'500 objets sacrés. L'autre cas est scandinave. Depuis le milieu des années 1980, le Danemark a restitué à son ancienne colonie du Groenland plus de 35'000 artefacts, pour la plupart conservés dans un musée.

Les musées d'ethnographie risquent-ils par conséquent de disparaître?
D'une certaine manière, ils l'ont déjà fait. L'appellation est tombée en désuétude. On préfère évoquer des musées de cultures du monde. Sur le plan pratique, les communautés concernées par les différents départements se voient toujours davantage impliquées dans des collaborations.

Pourrait-on concevoir un MEG sans objets à Genève?
Pour moi non. Ou alors ce ne serait plus un musée, mais une Kunsthalle présentant des expositions temporaires, ou encore un Forum de discussions. Selon ma conception, un musée se caractérise par une collection permanente accessible en partie au public.

Accepteriez-vous de nouveaux objets africains de la part d'un collectionneur?
Oui. Mais il est clair que nous devons nous monter toujours plus prudents. Il faut de bonnes provenances. Eviter les connivences. Un large champ nous reste cependant ouvert. C'est celui de l'art contemporain. Le MEG renoue ainsi avec son passé précurseur. Eugène Pittard avait déjà montré de l'art moderne africain chez nous dans les années 1920.

Des voix s'élèvent cependant pour dénoncer le fait que le jeune art africain, très dynamique au Congo, se vende avant tout sur le marché occidental. Son plus grand collectionneur, Jean Pigozzi, vit après tout à Genève.
Peut-être. Mais il a aussi des acteurs africains dans les galeries comme dans les maisons de ventes aux enchères.

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