Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Reporters sans frontières a sorti son nouvel album avec Halsman en vedette

Philippe Halsman, l'homme de "Life Magazine", est présent avec des photos montrant Dalí, Hitchcock, Marilyn et des célébrités en train de sauter devant son objectif.

Philippe Halsman et Marilyn Monroe en 1959. La photo orne la couverture de l'actuel album.

Crédits: Sucecssion Phlippe Halsman, "Life Magazine".

C’est une tradition. Chaque année sort un album photographique dont le produit va à Reporters sans frontières. De nombreux artistes, ou leur «estate» (succession) comme dans le cas présent, ont gracieusement cédé leurs droits pour que survive une profession aujourd’hui doublement étranglée. Il y a d’une part les pressions politiques, toujours plus fortes (1). De l’autre se multiplient les restrictions économiques. Nous ne sommes plus dans les années 1940et 1950, époque où régna Philippe Halsman, qui fait l’objet de la présente publication. L’homme du défunt «Life Magazine» (2). Les lecteurs ont filé depuis vers la télévision, puis Internet et les réseaux sociaux. La publicité les a logiquement suivi. Je pense que je ne vous apprends rien.

L’édition actuelle sert aussi de bulletin. Le public découvrira ainsi des articles traitant de sujets graves. Il y a l’affaire Jamal Khasoggi. Elle hante les consciences depuis 2018, même si ces dernières passent pour le monde politique après les affaires juteuses avec l’Arabie saoudite. Un sujet s’imposait sur les pokers menteurs de Donald Trump. Il y a aussi un hommage, plus inattendu, aux tenanciers des derniers kiosques à journaux. Ils méritaient bien cela. On sait que les Gilets Jaunes leur en ont fait en France voir de toutes les couleurs. Cette inorganisation (pas de chefs, des buts contradictoires) a en effet développé une haine de la presse dans son ensemble. L’information pour elle ne saurait que se révéler fausse. La vérité reste leur monopole.

Cent une couvertures

L’acheteur du numéro peut ensuite passer à Halsman (1906-1979), présenté par Michel Hazanavicius. Je rappellerait juste que le Letton, victime d’une condamnation antisémite en Autriche a la fin des années1920, a dû faire sa carrière à Paris, puis à New York au moment de l’Occupation. Il y est vite devenu le portraitiste attitré de «Life», un hebdomadaire pour lequel il ne donna pas moins de 101 couvertures. Le magazine tenait alors de l’institution. En 1946, il se tirait à 1,6 million d’exemplaires. Développé depuis 1936 («Life» était auparavant une petite publication satirique), le concept donnait une large place à la photo. Reportages, mais aussi travail de studio. Si Halsman a occasionnellement donné dans le premier genre, il a surtout œuvré dans la fabrication d’effigies en noir et blanc. Des images dans le goût de Yousuf Karsh, avec ce que cela suppose de contrastes fort entre le noir et le blanc. Politiciens et acteurs. Quelques artistes aussi.

Il fallait choisir dans l’énorme production de Philippe Halsman. Un artiste qui a fait l’objet d’une belle rétrospective à l’Elysée de Lausanne en 2014 sous le titre de «Etonnez-moi». L’équipe en charge retenu avec l’accord de la famille quelques grands sujets. Il y a donc là comme des chapitres. L’un concerne Salvador Dalí, avec qui le photographe a collaboré pour tout un livre et dont l’image la plus célèbre reste le «Dalí atomicus» de 1948. Une chose un peu folle qui a demandé six heures de pose, six assistants et trois chats. Un autre segment touche Alfred Hitchcock. Halsman a réalisé les clichés publicitaires de «Les Oiseaux» en 1963. Il y a aussi l’interview en images de Fernandel parue courant 1948, l’acteur provençal ne sachant pas un mot d’anglais. Le parcours comprend bien sûr quelques photos de Marilyn, Halsman ayant plusieurs fois côtoyé cette star pour le moins difficile. Et des sauts en l’air! Pour beaucoup, L’Américano-Letton reste en effet l’inventeur de la «jumpology». Pour lui, un homme ou une femme se révèlent pleinement en faisant un bond. Il ou elle n’arrive plus alors à contrôler son image.

Un album aérien

Le tout donne un album très agréable. Aérien, même quand personne ne quitte le sol. Nous sommes très loin des soucis que peut donner le monde. Ce n’est pas la première fois que Reporters sans frontières quitte les notes graves données pour eux par Sebastião Salgado, Robert Capa ou Raymond Depardon. Il y avait déjà eu les acteurs vus par Harcourt, le glamour fabriqué par Jean-Paul Goude ou, dans un tout autre genre, les dessins de Sempé. Si la cause se révèle commune, le 8e art est multiple. Un seul bémol. Vendu 9, 90 euros, le numéro coûte en Suisse 16 francs dans les kiosques. Autant dire que le diffuseur a prélevé plus du 50 pour-cent de la somme. Vu le but humanitaire, il est permis de penser que la chose frise l’indécence. Ou plutôt non. Elle me paraît totalement indécente.

(1) La Suisse fait partie des rares pays où la presse garde une «bonne» situation par rapport aux politiciens. Pour Reporters sans frontières, ce n’est aujourd’hui plus le cas en France, en Italie, en Grande-Bretagne ou en Espagne.
(2) «Life» existe encore, mais sa publication sous forme d’hebdomadaire a cessé en1972.

Pratique

«Philippe Halsman», Reporters sans frontières, 152 pages.

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