Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Reliures. La Fondation Bodmer montre des livres "En habits de lumière" à Cologny

Le musée privé genevois reste plutôt tourné vers les grands textes. Il possède cependant des ouvrages gainés de peaux somptueuses. En voici un choix pour cet été.

LA vitrine des grands bibliophiles du XVIe siècle.

Crédits: Fondation Martin-Bodmer, Cologny 2020.

La nature a horreur du vide, à ce que l’on dit. Les musées aussi, sauf le MAH genevois bien entendu! La Fondation Martin-Bodmer de Cologny se devait donc de boucher un trou. Une lacune. Je vous ai dit pendant le confinement qu’elle avait dû repousser à 2022 la présentation des manuscrits médiévaux des collections suisses, alors annoncée urbi et orbi par des affiches. Elle propose aujourd’hui à la place, dans neuf vitrines, des reliures anciennes et modernes. Les livres se retrouvent pour une fois «en habits de lumière», comme des matadors. Dès le XVe siècle, les lecteurs ont fait gainer de peaux multicolores les plats des ouvrages en leur possession. «Il ne faut pas oublier que les pages imprimées étaient livrées brutes aux amateurs», explique Nicolas Ducimetière en charge de l’actuel florilège. «Ils les confiaient à leurs relieurs.» Soyons justes. Les choses allaient plus vite qu’aujourd’hui, où il faut attendre des âges pour une création du Genevois Jean-Luc Honegger. «Le délai n’était pas de trois ans, mais de trois semaines.»

Nicolas Ducimetière à la Fondation Bodmer. Photo Tribune de Genève.

Tout commence au sous-sol par trois Bibles. Une des grandes sources de Martin Bodmer. L’une est un incunable recouvert quelques décennies plus tard d’un parchemin gaufré Le médaillon central, avec le portrait de Martin Luther, annonce la couleur. Réformée. «Celle de gauche est la version calviniste, ornée on ne sait pourquoi d’un profil d’Henri II, grand persécuteur d’hérétiques. L’autre, imprimée chez Plantin à Anvers, incarne la Contre-Réforme. La chose se lit sur le maroquin du plat. Une reliure de ce type constitue aussi un programme religieux et politique.» Le visiteur peut ensuite passé à la vitrine où Nicolas Ducimetière a réuni les grand bibliophiles de la Renaissance. L’observateur reconnaîtra un des ouvrages exécutés pour Jean Grollier de Lyon, toujours sur le même modèle. Mais il y a aussi le Génois Grimaldi ou l’Anglais Whalton. «J’ai aussi tenu à montrer plus loin des bibliothèques de femmes.» Il y a un ouvrage aux armes de la Pompadour (trois tours) et un autre à celles de la comtesse de Verrüe. «Une collectionneuse presque universelle. Les livres, mais aussi les tableaux, les meubles… et les hommes.»

Le temps des cartonnages

Le parcours continue avec l’Empire, qui met en valeur non plus les fers dorés mais la matière elle-même. «C’est le moment où l’on étire les peaux afin d’obtenir le grain long.» Les grands relieurs n’étaient pas une nouveauté. Le Siècle des Lumières avait connu Derôme et Pasdeloup. «Mais désormais ils signent volontiers leurs créations.» Le XIXe siècle sera ensuite le temps du pastiche, exécuté avec une virtuosité supérieure à l’original, mais aussi celui de nouveautés pleines de fantaisie. Pierre-Marcellin Lortic fait l’admiration de Charles Baudelaire, «qui ne pouvait financièrement pas s’offrir ses services.» La démocratisation restait en effet à venir. Elle arrivera avec des cartonnages colorés, destinés aux enfants de tous les âges. La vie des grands hommes. Puis Jules Verne aux éditions Hetzel. «Les Anglais ont ensuite commencé à produire en quantité industrielle. «Le chien des Baskerville» de Conan Doyle, dont nous montrons la reliure Art Nouveau en cuir rouge, est sorti à dix mille exemplaires. Couverture souple. Presque inusable.»

Une vitrine abrite aussi des reliures "parlantes" de la fin du XIXe et des débuts du XXe siècle. Photo Fondation Martin-Bodmer, Cologny 2020.

La promenade se termine avec Jean-Luc Honegger, bien sûr, «à qui la Fondation a confié deux ouvrages.» Il y a aussi, sur le plan plus prosaïque, un des cartonnages au décor moderne lancés par Gallimard en 1941. C’est un peu la vitrine pauvre, cependant. La reliure mosaïquée ou «à la fanfare»n’était déjà pas la tasse de thé de Martin Bodmer, qui avait développé un goût très protestant pour le grand texte imprimé. L’amour des cuirs de la famille royale française (il y a notamment ici un livre aux armes de Madame Adélaïde, fille aînée de Louis XV, et un autre à celle de Marie Leczynska, sa femme) avait sans doute pour lui un aspect superficiel. Et donc presque de sacrilège. La haute couture ne doit pas se marier au monde de la pensée. Il n’allait donc guère passer de commandes. «Il existe cependant des collectionneurs s’intéressant à la seule enveloppe du livre. Le plus célèbre d’entre eux était le Belge Michel Wittock, qui vient de mourir. Un esthète.»

Au frais

Et voilà! Je ne vous dis pas tout afin que vous puissiez découvrir quelque chose. Pensez à prendre une petite laine. Il fait frais dans ce musée un peu sépulcral. Il vous faudra sans doute aussi écarquiller les yeux. D’admiration, naturellement. Mais aussi afin de distinguer le contenu des vitrines. Ici, la lumière demeure plus que tamisée. Le papier est fragile. Le cuir teint encore davantage. Les habits de lumière doivent du coup rester à l’ombre. Seules les dorures brillent, mais parfois seulement. Nous restons ici, comme je vous l’ai déjà dit, chez des gens sérieux.

Pratique

«En habits de lumière, Fondation Martin-Bodmer, 1921, route Martin-Bodmer, Cologny, jusqu’au 6 septembre. Tél. 022 707 44 33, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Ce texte est suivi d’un autre sur les travaux d’agrandissement du musée.

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