Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Refaire le Carré Vert à Genève coûtera une fortune, et nul ne s'en indigne!

Malfaçons! Le dépôt des livres et oeuvres d'art de la Ville de Genève a coûté 45 millions pour se révéler inutilisable. Ni la presse, ni les politiques ne s'agitent vraiment.

Dans les entrepôts du Carré Vert à Artamis.

Crédits: Georges Cabrera, Tribune de Genève.

On en parle, mais comme on parlerait d’autre chose. Une nouvelle parmi d’autres. C’est la «Tribune de Genève» qui a commencé le 28 novembre avec l’enquête bien documentée de Caroline Zumbach. «Le Courrier» a suivi le jeudi 3 décembre, avec un article de Mohamed Musadak. Je vous parle bien sûr du Carré vert. Vous savez! Le dépôt géant pour les biens culturels que Genève s’est construit, ou plutôt qu’elle a enterré sous l’ancien site d’Artamis (qui se mue par ailleurs peu à peu en écoquartier d’une rare médiocrité architecturale). Il y a là plusieurs étages en sous-sol, avec le Rhône pour proche voisin. Un défi à la technologie comme au bon sens. La Ville n’avait-elle pas déjà fauté il y a quelques années en creusant un nouveau MEG (ou ex-Musée d’Ethnographie) à quelques mètres de l’Arve?

Pourquoi ce parallèle? Parce que si le Rhône coule comme un fleuve tranquille au sortir du Léman, l’Arve reste un torrent de montagne. Il semble ainsi qu’il y ait eu, après l’ouverture du nouveau MEG fin 2014, des problèmes lors d’une de ses crues subites et imprévisibles. L’eau aurait retrouvé prestement un de ses anciens lits. Il y aurait eu une alerte, suivie d’une amorce de déménagement, mais pas de dégâts. Tout serait discrètement rentré dans l’ordre. Ce que je vous dis là dépasse la légende urbaine. La mauvaise nouvelle avait circulé à l’époque via des bouches dites autorisées. Rien n’ayant paru nulle part, rien n’a eu besoin de se voir démenti. N’empêche que la chose me trottait impertinemment dans la tête tandis qu’on rééditait l’exploit en s’attaquant à quatre étages, dont trois en sous-sol, près du Rhône. Une entreprise qui a comme de coutume à Genève fait exploser les budgets. Il y en a eu pour 45 millions en raison du sol à décontaminer (10 millions) et de l’étanchéité faisant problème. Chaque chantier d’importance à Genève réserve ainsi son lot de surprises, d’oublis et en général de malfaçons.

Micro-fissures dans le béton

A ce propos, vous vous souvenez donc que des microfissures sont apparues. La rumeur a là aussi longtemps couru avant que la Ville passe aux aveux. Il a fallu interrompre l’arrivée des biens culturels par camions entiers. Je vous avais raconté ma visite aux réserves du MEG, avec qui mes relations ne s’étaient pas encore détériorées. Les choses y présentaient plutôt bien. Mais il n’était pas encore question, officieusement, puis officiellement, des problèmes que posaient la chape de béton et des variations d’humidité comme de température. Très ennuyeuses, ces deux dernières! Le projet discutable du Carré Vert reposait en effet sur l’idée fondamentale de maintenir les biens culturels genevois en parfaite sécurité. Une sécurité si stricte du reste que certains conservateurs de musée se demandaient comment ils garderaient le contact avec les œuvres déposées. Les protocoles (Genève adore les protocoles) leur semblaient trop stricts. Trop décourageants. Et je ne vous parle pas des interrogations de la Bibliothèque de Genève (BGE), où les livres doivent (ou devraient) circuler sans trop d’entraves dans les deux sens…

Or donc, les micro-fissures sont apparues. Elles ont été vues. Puis enfin admises en haut lieu. Les déménagements se sont vus suspendus, mais il était bien tard. Comme le rappelle Caroline Zumbach dans la «Tribune de Genève», le MEG s’était déjà retrouvé intégralement là, avec des objets souvent fragiles. Le Fonds d’art contemporain de la Ville (je vous rappelle que le Canton a développé un autre Fonds) y était à 70 pour-cent. La chose l’arrangeait un peu, vu son prochain déménagement forcé depuis le BAC (ou Bâtiment d’Art Contemporain). Les Musées d’art et d’histoire, qui se ruinaient en locations de dépôts coûtant des millions, s’y étaient installés à 40 pour-cent. Ouf! La BGE n’avait déplacé que des armoires. N’empêche que cela fera beaucoup de choses à remuer pour refaire des chapes et limiter l’humidité ambiante! Et bien des années avant que le Carré tourne rond!

Entreprise en faillite

Tout cela génère évidemment un coût, et c’est ce sujet que développait en priorité la «Tribune de Genève». Pour tout dire, la Ville (qui a il est vrai l’habitude des rallonges intempestives, que ce soit pour le CEVA, le Grand Théâtre ou la pose d’un tram jusqu’à Bernex) devrait trouver 8,2 millions. Vous me direz qu’elle n’a qu’à se retourner contre les entreprises fautives. Seulement voilà! La principale se retrouve aujourd’hui en faillite. Comme par hasard. Frauduleuse en plus. La Ville, qui a les yeux dans sa poche, n’a rien vu venir. Au moment de l’adjudication des travaux, le choix avait pourtant fait tousser. La société derrière l’entreprise avait une fâcheuse tendance aux dépôts de bilan forcés. Il y aura bien sûr une enquête. Notez qu’on en parle depuis deux ans. Elle «permettra de déterminer (…) si d’autres sociétés ou mandataires pourraient se voir mis en cause.». Bref, On est d’autant moins sorti de l’auberge que l’on n’y est jamais vraiment entré.

Ce qui m’étonne n’est cependant pas l’affaire en elle-même. On a entendu plus fou pour le Grand Théâtre (nid à problèmes depuis son ouverture en 1879) ou pour l’éphémère Opéra des Nations. Ce qui me surprend est que nul n’ose prononcer les mots «gabegie», «incompétence», «scandale» ou «fiasco». «Le Courrier», qui utilise ce dernier mot, le met toujours entre guillemets comme une douairière tenant un sucre avec une pince. Puisque nous sommes à Genève, qui possède le pompon en matière d’échecs, c’est presque vu comme normal. On ne demandera donc à personne de se faire hara-kiri comme au Japon. Je relis ici «Le Courrier», qui interroge des politiques. Si la droite, représentée par Alain de Kalbermatten, s’indigne, la gauche, incarnée par Amanda Ojalvo se contente de concéder qu’il était «aventureux» de creuser si près du Rhône. Mais il faut selon elle attendre les conclusions des experts. Elles arriveront selon mon humble avis à la Saint Glinglin. Autant dire que la gauche compte sur le fait que l’orage finira bien par passer. Il passe toujours à Genève, ville par ailleurs assez pluvieuse.

Qui paiera?

Reste que 8,2 millions c’est cher. Que Genève devra sans doute les débourser. Il y a selon moi d’autres priorités en ce moment. Certains pensent sans doute aux riches pour éponger. On parle beaucoup de fiscalité accrue en cette année de pandémie. Mais leur faut-il éponger ce qui pourrait bien tenir de l’incompétence et de la prétention? Ou alors, si impôt il y a, cet argent ne pourrait-il pas aller ailleurs?

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