Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

RÉÉDITION/"Un jour ils auront des peintres" ou la préhistoire des USA

Crédits: Robert Henri/DR

Faut-il toujours courir après les nouveautés en librairie? Bien sûr que non! L'édition est devenue une machine folle. Elle sort des livres finissant plus souvent au pilon que chez des lecteurs. On ne compte plus le nombre d'ouvrages inutiles ne trouvant pas leur public. La chose vaut aussi bien pour les livres d'art que pour les romans. Dans ces conditions, pourquoi ne pas se plonger dans un des ces ouvrages de référence ayant fait date? Les rééditions les rendent en plus accessibles à des prix très doux. Le livre de poche ne vide précisément jamais les poches. 

C'est ainsi que ressort en 2017 «Un jour, ils auront des peintres» d'Annie Cohen-Solal. Il y a longtemps que j'entends parler de cette étude de fond, parue en 2000. L'auteur y traite de de «l'avènement» des artistes américains entre 1867 et 1948. Elle a pondu 673 pages, dont 145 de tables et de notes. Une somme! Annie Cohen-Solal sait en plus de quoi elle parle. Spécialiste des Etats-Unis, elle poursuit aujourd'hui encore dans la direction amorcée par cette préhistoire de la prééminence états-unienne. Parmi ses textes les plus récents figurent des écrits sur Alexander Calder (qui aurait encore sa place dans «Un jour ils auront des peintres»), Robert Rauschenberg (là, on sort déjà du sujet), Roy Lichtenstein ou Cy Twombly. Un seul reproche peut s'adresser à la réédition actuelle. La bibliographie ne s'est pas vue actualisée. Il a pourtant dû paraître bien des choses sur le sujet en dix-sept ans...

Une épopée 

Le récit, qui tient de l'épopée (on imagine parfois la chose sous la forme d'une superproduction hollywoodienne), se situe entre deux dates clefs. Il fallait bien cerner les faits. En 1867, des artistes américains participent, comme tout le monde, à l'Exposition universelle inaugurée à Paris par Napoléon III. Ils se sentent sûrs d'eux, avec leurs paysages un brin puritains fixant l'immensité d'un pays neuf. Les représentants yankees vont cependant prendre une claque gigantesque. Leur production est jugée retardataire et provinciale par la critique française . Venus d'un pays "où les prescripeurs du goût étaient des barons de la finance, des rois du sucre, des princes de l'acier et des barons du chemin de fer", ils découvrent un continent où les gouvernements gardent la haute main sur la culture et où une presse spécialisée fait et défait les réputations. Bide total! 

Il faudra plusieurs générations pour que la puissante nation économique, qui grandit en pilonnant tout sur son passage, accède au "leadership" culturel. Elle devra pour cela se délester d'un formidable complexe d'infériorté. Pensez aux fictions d'Henry James! Des Américains riches et un peu coincés viennent se frotter à l'Europe pour y découvrir le raffinement que seuls peuvent donner des pays ayant derrière eux une longue histoire. Mais l'Europe est aussi le pays des écoles de peinture (Paris ou Düsseldorf) et des innovations. Annie Cohen-Solal promène son lectorat dans les colonies américaines de Pont-Aven ou de Giverny. Elle les place dans le sillage de deux maîtres ayant eu la chance de se voir policés par leur éducation. John Singer Sargent est né à Florence. James Whistler a reçu sa formation en Russie. Pendant ce temps, le Metropolitan Museum de New York (fondé en 1870 avec de l'argent privé) s'enrichit. Oui. Mais il se limite aux chefs-d'oeuvre du Vieux Continent.

La claque de l'Armory Show 

Vers 1910, l'équilibre semble atteint. Les Américains ont l'impression de progresser. Ils ont atteint le niveau des impressionnistes que le marchand Durand-Ruel a révélé aux collectionneurs du pays à la fin des années 1880. En 1913 se déroule la fameuse exposition dite de l'Armory Show. New York, puis deux étapes dans le pays. C'est la seconde gifle. L'avant-garde vient encore de l'autre côté de l'Atlantique. Le public n'a d'yeux que pour elle, à commencer par le fameux "Nu descendant un escalier" de Marcel Duchamp. Le travail est à refaire. Il y aura le bond en avant des grandes villes. Une cristallisation autour des valeurs nationale ailleurs. Taos, au Nouveau-Mexique (où finira entre autres Georgia O'Keefe) vaut bien la Bretagne. Les années 1920 et 1930 connaîtront ainsi un bouillonnement interne, qui laissera le reste du monde totalement froid. 

Il faut visiblement des institutions nouvelles, plus ouvertes. Annie Cohen-Solal raconte à ce sujet deux histoires exemplaires. Féministes, en plus. A la fin des années 1920, le grand collectionneur d'art national se nomme Gertrude Vanderbilt-Whitney. Forte de deux énormes fortunes familiales, elle envoie sa curactrice négocier avec le Met. Je donne l'ensemble de mes oeuvres et je paie la nouvelle aile pour les accueillir. Le refus est si prompt que l'ambassadrice n'a même pas le temps de proposer un bâtiment supplémentaire. La milliardaire a la bonne réaction. Elle créera son musée, le Whitney, exclusiment dédié à l'art américain. Sa curatrice en deviendra la directrice. En 1928, trois autres millionnaires se mettent d'accord pour créer un Museum of Modern Art. Il ouvrira en 1929. Elles le confient au tout jeune Alfred Barr. New York possède grâce à ce carré de dames deux vaisseaux pilotes pour l'avenir.

Le tournant de la guerre 

La guerre amène à New York des artistes exilés, qui exercent leur influence. Une cinquième mécène, Peggy Guggenheim, entre avec eux en jeu. C'est la décennie décisive. Bientôt victorieux, les Américains ont pris confiance en eux. Peggy ne montre pas seulement des immigrés. Elle présente Jackson Pollock, qui s'est fait un point d'honneur à ne jamais traverser l'océan. Le rapport de force semble inversé. Il le sera définitivement dans les années 1960. Il faut bien cependant que le livre se termine quelque part. Annie Cohen-Solal a choisi 1948. Cette année-là, Peggy montre à la première Biennale de Venise d'après le conflit sa collection, largement américaine. Le choc se révèle l'inverse de celui de l'Armory Show en 1913. La nouveauté débarque maintenant des Etats-Unis. Fin du livre, mais pas de l'histoire. J'ajouterai pour ma part que Peggy ne quittera plus jamais Venise. Quant au frère de Jackson, Charles Pollock (un peintre très honorable), il quittera bientôt les USA pour s'installer à Paris. Tout n'est jamais qu'un éternel recommencement.

Pratique 

"Un jour ils auront des peintres", d'Annie Cohen-Solal, Histoire Folio, 676 pages. Réédition 2017.

Photo (DR): Gertrude Vanderbilt-Whithey peinte par Charles Henri. C'est grâce à cette excentrique milliardaire, faisant elle-même de la sculpture, que New York aura son premier musée dédié à l'art américain, le Whitney.

Prochaine chronique le dimanche 5 novembre. Petites histoires genevoises.

 

 

 

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