Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Rayyane Tabet propose ses "Fragments" archéologiques au Carré d'Art de Nîmes

L'artiste libanais de 36 ans parle de manière à la dois chaleureuse et conceptuelle (si, si, c'est possible!) de son arrière-grand-père. Ce dernier assista en 1929 le baron Max von Oppenheim.

La reproduction sur papier de quelques-uns des milliers de fragments dispersés.

Crédits: Carré d'Art, Nîmes 2019.

Suite et fin? Le 12 août se terminait au Louvre, sous la Pyramide, l'exposition sur «Les royaumes oubliés». Je vous en ai parlé en son temps. Il s'agissait pour le musée de montrer, en partant de fragments conservés à Paris ou à Berlin, l'art des principautés néo-hittites. Autrement dit celui des résurgences de l'empire hittite, créé dans la Turquie ou la Syrie actuelles par un peuple indo-européen au IIe millénaire avant Jésus-Christ. Les «Peuples de la mer» avaient balayé leur pays vers 1200 av. J.-C., comme ils ont mis fin à la civilisation crétoise et secoué l'Egypte. Il a fallu plusieurs siècles pour que se reconstituent des territoires plus petits. Ces derniers finiront, vers 700 av- J.-C., par se voir incorporés de force au monde assyrien.

Aujourd'hui terminée, la présentation parisienne comportait en ouverture des œuvres de Rayyane Tabet. Il s'agissait de frottages de reliefs antiques. Plus précisément d'une série d'orthostates. Je ne vous ferai pas l'injure de vous préciser de quoi il s'agit. Les orthostates sont cependant des pierres, en général sculptées, se trouvant au bas de murs antiques. Ils protégeaient ces derniers des eaux, une chose capitale pour des constructions en briques plus ou moins crues. Tabet a ainsi reconstitué un ensemble se trouvant dans l'Antiquité sur le site de l'actuel Tell Halaf. Ce dernier avait été mis à jour par le baron Max von Oppenheim au début du XXe siècle. Ces vestiges ont été depuis dispersés, parfois perdus, souvent détruits. Il ne reste plus que 121 orthostates sur les 194 exhumés de départ (1). Je vous ai raconté comment une bombe incendiaire avait détruit en 1943 le musée installé à Berlin par von Oppenheim. Tout a ici fini en 27 000 morceaux. Un «jigsaw puzzle» reconstitué ces dernières années, le baron lui-même étant mort en 1946. Il vivait alors à l'Ouest, alors que les caisses contenant les débris se trouvaient à l'Est. Encore un aléas de l'histoire...

Au départ, une photo

C'est cette histoire qui passionne Rayyane Tabet. Ce Libanais de 36 ans propose aujourd'hui au Carré d'art de Nîmes le résultat de ce qui tient à la fois d'une enquête personnelle et d'une création artistique. La présentation au Louvre ne constituait qu'un avant-goût. Il y a ici l'ensemble des pièces inspirées par l'aventure du baron von Oppenheim. Une aventure à laquelle son arrière-grand-père s'est vu mêlé en 1929. «Une affaire d'espionnage», lui disait sa grand-mère à la mort de son mari, quand il s'est agi de débarrasser l'appartement de Beyrouth. Elle se montrait très réservée à ce sujet. Le silence est une habitude. Rayyane a donc dû partir dans ses investigations avec la photo qu'il voyait chez le couple depuis son enfance. Il a enfin pu l'examiner de près. Il y avait sur ce portrait d'homme une dédicace. Vous l'avez déjà deviné. Elle émanait du baron von Oppenheim. Suivait une date, 1932.

Rayyane Tabet au Carré d'Art. Photo "Le Midi libre".

Passionné par tout ce qui touche à la mémoire familiale et personnelle, Rayyane a commencé à chercher. Il a découvert que son aïeul Farik Borthoche avait travaillé avec le baron, qui récupérait après la guerre de 1914 ses trésors archéologiques et recommençait ses fouilles. Entre-temps, l'Empire ottoman avait disparu. La Syrie était maintenant administrée par la France. Celle-ci se méfiait d'Oppenheim. Je vous ai dit qu'il était un peu le Lawrence d'Arabie allemand, soulevant les tribus contre les Britanniques jusqu'en 1918. Djiad... Mais de cela il n'est pas question à Nîmes. Toujours est-il que Farik espionnait l'ex-espion. Il n'a rien trouvé de louche. Tout en était donc resté là, et les deux hommes avaient gardé, du moins pour un certain temps, de bonnes relations.

Un récit exemplaire

A partir de là, Rayyane a imaginé, outre les frottages de toutes les pierres aujourd'hui conservées dans le monde (Etats-Unis, France, Allemagne...), des œuvres minimales. Mais finalement pas tant que cela! Leur sens apparaît vite quand on connaît le récit. Il y a un reflet de la découverte, de la perte, de l'émiettement, du vol et enfin du bombardement subis. Un récit exemplaire qui permet à l'artiste d'évoquer le temps qui passe, le destin des choses, les migrations, la conservation du patrimoine, la perte ou la résilience, mot à la mode s'il en est. Vieux, ruiné, dépouillé, le baron gardait encore espoir. Le désespoir ne sert à rien. Et puis tout va de toutes façon vers sa fin. L'arrière grand-père de Rayyane a ainsi demandé à ce qu'un kilim, acquis alors qu'il travaillait pour von Oppenheim en 1929, se voit coupé en cinq. Un morceau pour chaque enfant qui devait ensuite en donner à son tour le juste pourcentage de sa part à chacun de ses héritiers directs. Une partie du kilim, avec les fragments récupérables est ainsi montré (avec les lacunes indiquées) en fin de parcours.

Max von Oppenheim, deuxième depuis la gauche, au temps de l'Empire ottoman. Photo DR.

L'ensemble fait grand effet. Il complète aussi l'exposition Walid Raad organisée il y a quelques années par le Carré d'Art de Nîmes, que dirige aujourd'hui Jean-Marc Prévost. Walid travaille lui sur l'archivage et le refus de l'oubli. Son terrain se veut plus récent. Plus politique, surtout. Nous sommes après tout au Liban. Raad est né en 1967. Il en a donc connu la guerre.

Une politique indépendante

Le Carré d'Art, qui a fêté en 2018 ses 25 ans, poursuit du reste en matière de beaux-arts une politique contemporaine cohérente. Le bâtiment de Norman Foster a accueilli de nombreux plasticiens importants, mais pas toujours à la pointe de la mode. Il garde une certaine liberté d'esprit. Une indépendance. Il s'agit donc (outre d'une médiathèque) d'un musée finalement assez pointu. Nîmes a par ailleurs souvent bien acheté quand les prix restaient possibles. Il a également reçu de leurs auteurs des œuvres, volontiers monumentales vu les espaces à disposition. Les salles permanentes accueillent aujourd'hui en partie quelques accrochages en liaison avec les «Rencontres» d'Arles. Photo plasticienne, bien entendu. Ambitieux, mais tout de même un peu aride.

(1) Le Louvre en a acquis un en 2016 encore. Il provenait de la famille d'un soldat français jadis en Syrie.

Pratique

«Rayyane Tabet, Fragments», Carré d'Art, place de la Maison-Carrée, Nîmes, jusqu'au 22 septembre. Tél. 00334 66 76 35 35, site www.carreartmusee.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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