Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Raphaëlle Bacqué donne son livre sur "Kaiser Karl" Lagerfeld

Mort en février, le couturier a droit à son entreprise de démolition. Ou presque. La journaliste du "Monde" a cherché la vérité sous les mensonges de l'intéressé.

Le couturier avec la fille de Vanessa Paradis et de Johnny Depp. En Chanel, naturellement!

Crédits: Patrick Kovarik, AFP

Il est mort le 19 février dernier, quelques heures après son admission à l'hôpital, plaçant Chanel dans l'embarras. La maison a mis des heures à confirmer le décès de Karl Lagerfeld. Profitant de l'occasion, elle annonçait simultanément que la succession serait prise par son assistante Virginie Viard. Autrement dit personne. Le 5 juin sortait en librairie «Kaiser Karl» de Raphaëlle Bacqué. Le livre-vérité, après beaucoup de mensonges. La journaliste semble avoir été vite en besogne. Mais elle bénéficiait des solides archives du «Monde», et je la soupçonne d'avoir débuté son enquête aussitôt connue la première métastase du cancer ayant fini par emporter le couturier.

Le livre commence par la fin, autrement dit l'enterrement. Une mondanité sur invitation au crématorium du Mont-Valérien. Ni culte, ni fleurs, mais les témoins d'une vie Même Inès de La Fressange, mannequin vedette renvoyée d'un claquement de doigt, a fait acte de présence. Peut-être afin de vérifier que l'homme était bien dans le cercueil. Il y avait là les milliardaires de la mode (Arnault, les Wertheimer...), plus quelques employés pour faire bien dans le décor. C'était en effet le dernier acte d'une pièce. A 85 ans, même s'il avait jusque là beaucoup triché sur son âge, «Kaiser Karl» allait partir en fumée. Sans héritier, à part sa chatte Choupette. Il ne lui restait qu'un seul proche connu. Sébastien Jondeau était devenu au fil des années davantage qu'un garde du corps et un homme de confiance. Il s'agissait de son dernier véritable interlocuteur. L'unique personne présente pour l'assister dans la chambre au moment du décès.

De Hambourg à Paris

L'auteur peut ensuite dérouler le fil en commençant par Hambourg, où Karl est né en 1933, l'année de l'avènement du nazisme. Père commerçant. Un homme que Karl effacera peu à peu de sa biographie imaginaire. Mère bonne bourgeoise, dont il fera en revanche le prototype de l'aristocrate prussienne. Enfance choyée, en dépit des temps difficiles. Le jeune Karl passe vite pour sortant de l'ordinaire, alors qu'il entend surtout sortir de cette coquille. L'adolescent se retrouve dès le début des années 1950 à Paris, capitale alors indiscutée de la couture. C'est là qu'il va bientôt se trouver en rivalité avec le jeune Yves Saint Laurent, venu pour sa part d'Algérie. Ce sont deux des trois lauréats d'un concours de mode appelé à devenir historique en 1954. Ils deviennent alors bons amis, mais cela ne va pas durer.

Karl Lagerfeld chez Patou vers 1955. Photo Keystone.

Leurs chemins n'en finiront pas de se croiser, mais les deux hommes ne jouent en fait pas dans la même cour. Patou, puis Chloé, puis Chanel. Lagerfeld passera sa vie à se lover dans des lits façonnés par d'autres. Il se coulera avec plus ou moins d'aisance dans différents styles. Après son renvoi de chez Dior, Saint Laurent créée, lui, une maison à son nom. Il invente un style. Un type de femmes. Une manière d'être. C'est un artiste, alors que Karl, en dépit de sa grande autorité et de ses petites vanités, reste un fournisseur. Raphaëlle Bacqué, qui ne veut pourtant se mettre à dos personne, ne le cache pas lors de sa conclusion. «Que restera-t-il ne lui dans quelques années? Des robes. C'est éphémère. Un style? En a-t-il vraiment un, lui qui a toujours joué les mercenaires pour d'autres maisons de couture que la sienne?»

La vie privée avant tout

Ces interrogations métaphysiques occupent cependant peu de place dans un ouvrage assez racoleur destiné à remplir les caisses d'Albin Michel. Ce que veulent en fait les lectrices, c'est savoir. Autrement dit en apprendre davantage sur la vie privée de Karl. Un Karl dont Sébastien Jondeau dira à l'auteure qu'il n'a aucune double vie à révéler, vu que son maître n'aurait jamais eu le temps d'en avoir deux. Il y a le seul travail chez Karl, qui produit en prime pour Fendi ou lui-même. Le couturier ne boit pas. Il ne fume pas. Il ne se drogue pas. Et, pour tout dire, le sexe ne l'intéresse qu'en tant que sujet de conversation. On ne lui connaît qu'une passion déraisonnable. C'est celle éprouvée pour Jacques de Bascher, une sorte de néant à particule. Jacques deviendra l'amant de Saint Laurent, qu'il initiera aux substances illicites. D'où un conflit ouvert. Pierre Bergé, le compagnon d'YSL, pensera que Lagerfeld a manigancé la chose afin d'anéantir un rival. De Bascher finira par mourir du sida en 1989. Bon débarras! Mais la hache de la guerre ne sera plus jamais enterrée...

Et autrement? Eh bien rien. Raphaëlle Bacqué relate les nuits du Palace, la mythique boîte parisienne des années 1980. Poudres et paillettes. Il y en a que cela fait encore rêver. Elle raconte les crises secouant périodiquement la maison Chanel, que Karl tyrannise en despote avec des nuits de travail forcé. La journaliste parle à l'occasion des différentes collections de Lagerfeld, qui sera Art Déco, puis XVIIIe, Memphis et pour finir d'un futurisme glacé. Mais tout passe vite sous sa plume. La plume du canard. Celle sur laquelle tout glisse. Rien à voir avec les énormes biographies «non autorisées» à l'américaine, conçues sur des années, où chaque détail a été vérifié trois fois. Il a fallu servir le livre chaud pendant que les cendres Karl demeuraient encore tièdes.

Coquetteries d'écriture

La lecture n'est pas désagréable. Le lecteur apprend des choses. Le tout ne vise cependant pas très haut. Dans le fond, ce serait un livre pour concierges, s'il en existait encore. Restait à emballer le produit. Raphaëlle Bacqué donne le livre typique du grand reporter passant à la vitesse supérieure. Le texte se veut bien écrit. Littéraire. D'où une avalanche d'images toutes faites, de clichés stylistiques, de poncifs et de lieux communs. Quand la dame écrit qu'après la mort de Jacques de Bascher Karl paraît «figé dans son chagrin comme un arbre dans la glace», j'avoue m'être senti refroidi.

Pratique

«Kaiser Karl», de Raphaëlle Bacqué, aux Editions Albin Michel, 251 pages.

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