Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Quinze millions de livres chez Christie's. Le Père Noël a passé à la Rugby School

L'école anglaise a besoin d'argent pour ouvrir un musée sur l'histoire du rugby. Il y avait un carton de dessins donnés vers 1880 au grenier. L'un d'eux, dû à Lucas de Leyde, s'est vendu 11 millions de livres le 4 décembre.

Le haut du dessin de Lucas de Leyde. Il s'agit en fait d'un dessin découpé et collé sur une nouvelle feuille.

Crédits: Christie's, Londres 2018

C'est le conte de fée, version tiroir caisse. Mais après tout les gens parlent plus souvent d'argent que d'amour, contrairement à ce que veulent faire croire les romans. Nous sommes à la Rugby School, dans le Warwickshire, là où a été inventé en 1823 ce sport faisant florès dans certains pays comme le sud-est de la France. Il s'agit bien sûr d'une «public school». Autrement dit d'une école privée. Tout se fait à l'envers dans une nation où l'on roule en voiture à gauche. A en juger par les photos, ce bâtiment en pleine nature donne dans le gothique revu et augmenté par le XIXe siècle. L'établissement remonte en effet à 1567.

La Rugby School a aujourd'hui besoin de fonds importants. Elle a donc prévu un «attic clearout», soit un vide-grenier. Il y avait notamment là le don (ou le legs, les choses ne sont pas claires) de Matthew Holbeche Bloxam. L'homme y fut élève de 1813 (il avait alors 8 ans) à 1821. Son père était clergyman. Sa mère la sœur du célèbre portraitiste Sir Thomas Lawrence. Lawrence était aussi le plus grand collectionneur de dessins anciens que l'Angleterre ait jamais connu. Une passion devenue familiale, apparemment. L'essentiel des libéralités consenties vers 1880 par Matthew, devenu entre-temps l'historien de l'architecture gothique (nous y revoilà!), consistait en feuilles de maîtres. Des feuilles laissées à l'abandon dans des cartons. La chose n'a hélas rien d'extraordinaire. Il en va ainsi même dans les musées les plus respectables. Je me suis laissé dire qu'il en allait ainsi avec le gros de la collection Baderou, donnée à Rouen, jusqu'à ce que cette dernière fasse en ce moment l'objet d'une exposition au Musée des beaux-art de la ville normande...

Une estimation déjà surprenante

Peter Green, le «headmaster», a montré les boîtes et quelques antiques à Christie's. Il avait besoin de l'estimation d'une grande maison. L'argent récolté servirait, il l'a expliqué, à ouvrir un musée consacré non pas aux beaux-arts mais aux débuts du rugby. Un but assez logique. Le cher homme a ouvert des yeux énormes quand les experts lui ont dit qu'on pouvait bien en tirer trois millions de livres. Eh bien, ceux-ci avaient sous-estimé la valeur de telles pièces liées à un établissement aussi historique! C'est finalement quinze millions de livres qui sont entrés dans les caisses le 4 décembre à Londres. Tout est parti, ou presque. Il faut dire que les lots prisés moins de 1500 livres n'avaient pas de prix de réserve. Certains de ces dessins jugés mineurs ont pourtant réalisé le décuple des prévisions. Que voulez-vous. Les enchères se sont emballées.

Il fallait néanmoins un «highlight». C'était le lot numéro 60. Une œuvre de Lucas de Leyde, le grand graveur néerlandais des débuts du XVIe siècle. Il ne subsisterait que 28 feuilles de sa main, celle-ci étant la dernière en main privées. Il s'agit en fait d'un détourage. Le personnage masculin, tracé vers 1520, a été extrait d'une page pour se voir collé sur une autre, ce que la photo du luxueux catalogue tentait de cacher au maximum. L'estimation restait «on request». Elle tournait autour d'un million et demi de livres sterling. L’œuvre a finalement obtenu 11 483 750 livres, frais compris tout de même. Environ quinze de nos millions. A ce tarif-là un Picasso ou un Basquiat à cent millions semble presque bon marché. Christie's ne dit rien de l'acheteur. Difficile de savoir. Le 40 pour-cent des lots s'est vendu en ligne. Un signe des temps. A notre époque, si j'en crois la publicité, tout est fait pour ne plus jamais parler à une personne physique, ni sortir de chez soi.

Un génie précoce

Il faut tout de même que je vous dise maintenant un mot de Lucas de Leyde, qui n'est pas le plus connu des artistes hollandais. Né en 1494, cet enfant prodige a donné un grand tableau à douze ans. A quatorze, il réalisait sa première gravure au burin. Une œuvre surprenante de maturité. Le sujet en est «L'ivresse de Mahomet», mais vous pensez bien que cette pièce se retrouve présentée sous un autre titre aujourd'hui. Lucas devait ainsi devenir le rival de Dürer, qui l'a rencontré aux Pays-Bas en 1520. Il existe un portrait de lui par l'Allemand. Si sa date de décès en 1533 est sûre, certains historien voudraient aujourd'hui faire remonter sa naissance à 1489. Impossible d'avoir autant de maîtrise à douze ou quatorze ans! C'est pourtant le petit-fils de Lucas qui avait indiqué 1494 à l'historien Karel van Mander. Mais c'est loin tout ça! Après plus d'un demi millénaire, allez savoir... Il est du reste possible que la famille ait rajeuni le glorieux ancêtre afin de mieux en faire éclater son génie. Car c'est beau du Lucas de Leyde, sur qui j'ai vu il y a quelques années une exposition d'estampes au Petit Palais de Paris. Regardez donc sur le Net!

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