Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Quentin Mouron part sur les traces de Jean Lorrain, ce dandy parfaitement infréquentable

L'écrivain romand parle d'un auteur fin de siècle, mort en 1906, dont l'oeuvre conserve une présence presque clandestine. Son essai se révèle personnel et brillant.

Quentin Mouron. Un livre en forme de jeu de miroirs.

Crédits: Fabien Wulff Georges.

Les gens cultivés citent son nom, faute de l’avoir toujours lu. Jean Lorrain fait aujourd’hui partie de la nébuleuse «fin de siècle». Dix-neuvième siècle s’entend! Le poète et romancier se retrouve ainsi enterré quelque part entre Robert de Montesquiou et Sarah Bernhardt, qu’il a longtemps côtoyés. Mais qui la divine Sarah ne fréquentait-elle au fait pas? Il y avait donc de la place chez la comédienne même pour les infréquentables, dont Jean Lorrain (1855-1906) se vantait bien haut de faire partie. Homosexuel affirmé à une d’époque où la «décadence» allait bon train, l’homme ne se surnommait-il pas lui-même «l’enfilothrope»?

L’écrivain Jean Lorrain se voit parfois réédité, en général chez de petits éditeurs. Coda ou La Librairie du Sandre. Notez que Flammarion a tout de même ressorti son «Monsieur de Phocas» en 2011. L’une de ses principales fictions avec «Monsieur de Bougrelon». Ce sont du reste là les deux piliers sur lesquelles s’appuie Quentin Mouron pour son essai «Jean Lorrain ou l’impossible fuite hors du monde». Un travail de «master» récrit ensuite afin de devenir consommable par un vrai lecteur. On sait que les travaux universitaires deviennent souvent de nos jours des exercices (d’absence) de style destinés à complaire à un enseignant éperdu de sémantique ou de structuralisme. Notez que le jeu de Quentin Mouron se trahit à la page 81. Son pense-bête, «broder quelques conneries sur la fonction du monologue», a passé à la fois le cap du texte primitif et de la version éditoriale. Après tout, tant mieux! Dans cet exercice de miroirs, le lecteur découvre ainsi un livre en train de s’écrire.

Une sorte de complicité

Romancier lui-même (on se souvient de «Au point d’effusion des égouts» de de «Notre-Dame de la Merci»), Quentin Mouron s’est senti en Jean Lorrain une sorte de complice. Il se reconnaît en lui au point d’avoir partiellement récrit un de ses faux polar, «L’Age de l’héroïne», pour le transformer en codicille à son essai. Empathique, son texte principal revient sur un écrivain ayant tout de même déjà trouvé ses biographes, de Pierre Kyria à Philippe Jullian. Une base qu'une telle existence! La vie semble ici indissociable de l’œuvre. Cette dernière appartient bien sûr à son époque. Lorrain fait ainsi partie de la seconde génération des contempteurs de la modernité. L’âge industriel, dont il voit s’accroître les méfaits, lui apparaît intolérable. Il devient cependant plus dur de lutter contre son emprise qu’au temps de Charles Baudelaire (ou des préraphaélites en Angleterre). La partie semble désormais perdue. D’où le titre. Impossible hélas de s’échapper du monde productif et uniformisé régnant vers 1890!

Jean Lorrain, tel qu'en lui-même. Photo DR.

Les personnages de «Monsieur de Bougrelon», puis de «Monsieur de Phocas», se sont pourtant donnés bien du mal pour se distinguer de leurs semblables. Ils ont revêtu d’étranges défroques. Ils ont multiplié les masques, et donc les mensonges. Le premier tient du bateleur, sans doute parce qu’il s’agit d’un imposteur. Il lui faut fasciner dans un décor d’Amsterdam sinistrée ses interlocuteurs-spectateurs. Même jeu du serpent et de sa proie dans le second roman. Un duc ectoplasmique se retrouve jusqu’au meurtre libératoire le jouet d’un peintre ne peignant d’ailleurs pas. Ou plus. L’atmosphère est devenue encore plus étouffante entre les deux ouvrages, datant respectivement de 1897 et de 1900. Un écho plus ou moins personnel. Perdu de réputation, drogué à l’ether et syphilitique, Lorrain quitte alors Paris pour la Côte d’Azur, où il passera ses dernières années. Cela dit, mieux valait y mourir dès 1906 que de se retrouver très vieux symboliste comme certains peintres et écrivains dans les années 1930 ou 1940.

Roman policier récrit

Brillant, concis, écrit dans une langue simple avec des phrases bien tournées, «Jean Lorrain ou l’impossible fuite hors du monde» trace des pistes et ouvre des fenêtres. A 31 ans, Quentin Mouron parle d’un homme, d’une œuvre, d’une époque, et finalement un peu de lui-même aussi. L’exercice universitaire se voit dépassé. Transcendé. Abandonné presque en route. Il s’agit là d’une création personnelle après un ou deux romans selon moi un peu légers. L’auteur n’a-t-il du reste pas tenu à remettre, comme je vous l'ai dis, sur le métier son «Age de l’héroïne» afin de compléter sur le mode filial le portrait d'anti-héros dénués de vrais projets? Franck est ici un dandy américain qui voit lui aussi l’univers se déliter. «Du temps de Bossuet les oiseaux chantaient. Aujourd’hui, ils pépient, ils tweetent.» Notez que le sabir virtuel de notre époque a au moins été épargné à Jean Lorrain!

Pratique

«Jean Lorrain ou l’impossible fuite hors du monde», suivi de «L’âge de l’héroïne» de Quentin Mouron aux Editions Olivier Morattel, 222 pages.

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